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Par Thibault de Varenne
Marine Le Pen promet un référendum pour pénaliser le voile dans l'espace public. Son lieutenant jure qu'il n'y aura pas de police du vêtement. Entre la promesse et la précaution, il manque l'essentiel : ce que la France offrirait en échange de ce qu'elle interdit. Un roi, jadis, avait résolu le problème — en relisant son édit, on mesure tout ce que la proposition d'hier n'a pas compris.
Madame Le Pen a promis hier, si les Français l'élisent, un référendum pour pénaliser le port du voile dans l'espace public — une « grande loi de lutte contre les idéologies islamistes », aux « mesures puissantes ». Le même jour, monsieur Bardella précisait qu'il ne s'agirait pas d'instaurer « une police du vêtement ». On mesurera plus loin ce que vaut cette nuance. Elle vaut beaucoup.
La peur qu'on travaille
Derrière la proposition, il y a autre chose que le voile, et il faut le nommer : la peur de la guerre civile. C'est le thème de fond de toute une droite depuis des années — la guerre qui vient, les enclaves, la partition, le compte à rebours démographique. Je ne me joindrai pas à ceux qui ricanent de cette peur. Elle se nourrit de faits : des attentats qui ont tué, des territoires où la République recule, des haines qui montent des deux côtés. Une peur fondée sur des morts n'est pas une lubie. Mais une peur est une matière politique, et il y a deux manières de la travailler. On peut la traiter comme un danger à conjurer — c'est la politique de la prévention. On peut la traiter comme une échéance à préparer — et c'est alors une prophétie qui s'organise. Celui qui déclare la guerre civile inévitable s'exempte de la prévenir ; il ne lui reste qu'à choisir son camp d'avance, et à faire voter les autres sur cette base. On ne conjure pas une guerre civile en la faisant entrer dans le calendrier électoral.
C'est ici que l'histoire de France a quelque chose à dire — à condition de la lire. Car s'il est un homme qui a affronté la question dans son extrémité, quand la guerre civile n'était plus une peur mais un état, c'est le Béarnais. Tout le monde le cite. Personne n'a relu l'édit.
Ce que dit vraiment l'édit
Le relire réserve une surprise. L'édit de Nantes, signé en avril 1598, n'est pas le monument de tolérance que la légende républicaine en a fait. C'est un texte hérissé d'interdictions. Le culte réformé y est défendu à Paris et autour de Paris, à la cour, aux armées, dans les villes épiscopales ; le culte catholique y est rétabli partout où la guerre l'avait chassé, y compris dans les places protestantes qui n'en voulaient pas. Henri IV interdisait, et beaucoup. Mais chaque interdiction était payée. Liberté de conscience absolue et partout, jusque dans les villes où le culte restait proscrit ; chambres mi-parties dans les parlements, pour que le huguenot ne fût pas jugé par ses seuls adversaires ; accès aux charges, aux écoles, aux hôpitaux ; et ces places de sûreté garnisonnées aux frais du roi, qui donnaient à la minorité la certitude matérielle qu'on ne l'égorgerait pas une seconde fois. L'édit n'est pas un texte de tolérance. C'est une transaction — et c'est précisément pour cela qu'il a pacifié : chacun y recevait quelque chose à perdre.
Le bon sens, et la moitié qui manque
Qu'on ne se méprenne pas sur la charge qui va suivre. Interdire le voile dans l'espace public va dans le bon sens, et ce journal ne pratique pas l'esquive sur ce point. Le voile n'est pas un vêtement comme un autre : il est aussi, trop souvent, le marquage visible d'un ordre politico-religieux qui conteste le nôtre — pas chez toutes celles qui le portent, l'honnêteté oblige à le dire, mais assez pour que la puissance publique ait à s'en mêler.
Un État qui le dit ne commet pas une faute. La faute commence après. Car la proposition référendaire ne comporte qu'une colonne : celle des interdits et des amendes. On y cherche en vain la contrepartie, la garantie, le gage donné à ceux qu'on entend contraindre. On voudrait nous persuader que l'interdiction est à elle seule une politique ; on s'y emploie ; on y met des sondages. Mais une politique qui n'a que des interdits ne pacifie pas : elle humilie. Et l'humiliation, elle, recrute. Le tempérament de monsieur Bardella — pas de police du vêtement — n'est pas une précision : c'est un aveu. Le lieutenant sait que la mesure de sa candidate est inapplicable sans une police dont la France ne veut pas ; il le sait depuis 2025, où il jugeait lui-même que « l'application est compliquée ». Quand l'état-major concède l'inapplicable, c'est que la proposition vise l'électeur, non le problème.
Les deux colonnes d'un édit de 2026
À quoi ressembleraient les deux colonnes d'un édit de notre temps ? Essayons l'exercice, puisque personne ne le fait.
Dans la colonne des interdits, des choses tenables et tenues : la dissimulation du visage — acquise depuis 2010 ; le port du voile dans l'espace public, si les Français en décident, mais alors assumé jusqu'à sa police ; le financement étranger des lieux de culte, enfin tari pour de bon ; les ministres du culte formés et missionnés par des puissances étrangères ; les prêches qui appellent à la haine — le code pénal y pourvoit déjà, à condition qu'on l'applique.
Dans la colonne des garanties, ce qui coûte davantage à dire qu'à faire : un culte digne — des lieux légaux, sûrs, protégés contre les profanations comme le sont les églises et les synagogues ; une filière française de formation des imams, universitaire, exigeante, qui ferme la porte aux consulats en ouvrant la sienne ; des aumôneries à hauteur des besoins, aux armées, dans les prisons, dans les hôpitaux ; des carrés confessionnels dans les cimetières, pour qu'on puisse être enterré en musulman dans la terre de France ; et l'accès aux charges, aux emplois, aux honneurs, sans la suspicion qui fait aujourd'hui office de politique.
Rien, dans cette colonne, qui écorne la laïcité ; tout y organise ce que la loi de 1905 promet déjà : le libre exercice, sous la police de l'État. Un roi donnerait des deux mains — parce que c'est ce que donne la seconde qui rend la première obéie.
Deux objections sérieuses
On m'objectera deux choses.
La première : l'islam de France n'a pas de Coligny — pas de parti, pas d'assemblées, pas de chef avec qui transiger. L'objection oublie que l'édit de Nantes ne fut signé avec personne. Négocié, certes, âprement et pendant des années ; mais octroyé, en droit, par le roi seul. L'État n'a pas besoin d'un partenaire de traité pour équilibrer ses propres lois.
La seconde objection est plus grave : le terrorisme islamiste a tué en France, et nul n'a le droit de le rayer d'un trait de plume. Je ne le raye pas. J'observe la chronologie. Henri IV est venu après la Saint-Barthélemy, après huit guerres civiles, quand le royaume était en sang — et c'est dans cette extrémité qu'il a compris que la force seule ne suffirait pas. Nous sommes avant.
C'est exactement pour cela que la fenêtre compte : la politique d'équilibre n'est possible que tant que le stade de la guerre n'est pas atteint ; après, il ne reste que la force, et l'on sait ce qu'elle coûte. Ceux qui agitent la guerre civile pour justifier l'interdit pur inversent l'ordre des raisons. La menace réelle n'est pas l'argument de l'interdiction sèche : elle est l'argument d'agir pendant qu'il est encore temps d'agir autrement.
Vervins d'abord
Reste le second geste de 1598, que tout le monde a oublié. Un mois après Nantes, Henri IV signait la paix de Vervins — et chassait l'Espagne du royaume. Car les confessions du XVIe siècle étaient, elles aussi, opérées de l'étranger : la Ligue émargeait chez Philippe II, les huguenots recevaient de l'Angleterre et des princes allemands. Le Béarnais n'a pas négocié la paix intérieure avec Madrid. Il a évincé l'opérateur étranger, puis réglé l'intérieur en souverain. Madrid ne fut pas invité à la table de Nantes.
Or l'islam de France, chacun le sait, est lui aussi opéré du dehors. Des imams détachés, envoyés et payés par Alger, Rabat et Ankara jusqu'à la fin officielle du système au 1er janvier 2024 — officielle, car les liens demeurent. Une Grande Mosquée de Paris dans l'orbite algérienne. Des réseaux de mosquées émanant du Diyanet turc. La France négocie sa propre vie religieuse intérieure avec trois capitales étrangères, et s'étonne que cette vie religieuse lui échappe.
Voilà l'anomalie que l'interdiction du voile ne touche pas. Pire : l'interdiction sèche laisse les opérateurs consulaires en place et leur renvoie les fidèles humiliés. On frappe l'intérieur sans évincer l'extérieur. C'est l'exact inverse du geste de 1598.
Ce que serait être français
Mais un édit, même équilibré, ne serait encore que du droit. Nantes tenait par ce qui le dépassait : une idée claire du royaume — un roi, une loi, et des sujets qui savaient à quoi ils appartenaient. C'est la pièce qui manque le plus à notre affaire.
Car interdire le voile, c'est définir la France par soustraction : être français consisterait à ne pas porter ceci, à ne pas manger cela, à ne pas paraître autre. Aucune nation n'a jamais tenu par ses soustractions.
La question que le référendum promis ne posera pas est pourtant la seule qui vaille : qu'est-ce qu'être français, positivement — quelle langue, quelle loi, quelle histoire partagée, quels morts communs ?
Et cette question-là, la République a su y répondre une fois.
Il y a cent ans cette année, en juillet 1926, elle inaugurait la Grande Mosquée de Paris — bâtie par la loi, financée par la Chambre, en hommage aux dizaines de milliers de soldats musulmans tombés pour la France dans la Grande Guerre. Ce jour-là, l'État inscrivait les musulmans dans le roman national par la porte la plus haute : celle du sang versé en commun. Un siècle plus tard, le monument est passé sous influence étrangère, le centenaire n'a guère été célébré, et l'on propose aux héritiers de ces soldats un référendum sur leur vêtement. Le roman national ne s'est pas fermé tout seul.
Que ferait donc Henri IV ? Dans l'ordre du Béarnais : Vervins d'abord — détacher l'islam de France de ses opérateurs étrangers, ce qui exige de la constance, non un référendum. Nantes ensuite — les deux colonnes, données et tenues d'une même main. Et par-dessus l'édit, ce que seul un souverain peut offrir : une définition de l'appartenance assez large pour qu'on veuille y entrer, assez ferme pour qu'elle oblige. Le roi qui changea lui-même de conformité extérieure pour gagner son royaume savait ce que vaut un vêtement, et ce que vaut une paix.
L'édit de Nantes a tenu quatre-vingt-sept ans. Sa révocation, qui prétendit achever l'unité par la contrainte, a vidé la France de deux cent mille de ses sujets les plus industrieux et préparé un siècle de déclin. Entre ces deux dates, notre pays a fait l'expérience complète des deux méthodes. Il serait singulier qu'à la veille de choisir, il ne se souvienne que de la seconde.





























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