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893,9 millions d’euros de conseil facturés à l’État en une seule année : ce que les ministères n’ont pas su faire eux-mêmes

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Neuf cent millions d’euros. C’est la somme qu’ont déboursée les ministères français en 2021 pour payer des cabinets de conseil privés, chargés de réfléchir, organiser ou piloter à la place de l’administration. Le chiffre exact, 893,9 millions d’euros, vient d’une commission d’enquête sénatoriale qui a passé quatre mois à éplucher les factures de l’État. Son rapport, intitulé « Un phénomène tentaculaire », a été remis le 17 mars 2022. Il ne s’agit pas d’une estimation militante mais d’un chiffrage parlementaire, construit à partir de milliers de documents transmis par les administrations elles-mêmes.

À retenir

  • Les factures de conseil ont explosé : de 379 millions en 2018 à 894 millions en 2021
  • Une journée de consultant coûte 1 528 euros, soit un salaire mensuel français en une seule prestation
  • McKinsey domине les marchés publics mais aurait payé zéro impôt sur les sociétés pendant dix ans

Sommaire

  1. Une facture qui a plus que doublé en trois ans
  2. Retraites, APL, campagne vaccinale : McKinsey partout
  3. Zéro euro d’impôt sur les sociétés pendant dix ans
  4. Dix-neuf propositions, et après ?

Une facture qui a plus que doublé en trois ans

En 2018, les ministères dépensaient 379,1 millions d’euros en prestations de conseil. Trois ans plus tard, la note a plus que doublé. En 2021, les dépenses de conseil des ministères ont atteint 893,9 millions d’euros, une augmentation nette par rapport à 2018 (379,1 millions). En intégrant les opérateurs publics comme Pôle emploi ou la Caisse des dépôts, la facture globale dépasse même le milliard d’euros. En 2021, les dépenses de conseil de l’État au sens large ont dépassé le milliard d’euros, dont 893,9 millions pour les ministères et 171,9 millions pour un échantillon de 44 opérateurs. Et encore, précise le rapport, ce total reste minoré : il s’agit d’une estimation minimale car les dépenses des opérateurs sont en réalité plus élevées, l’échantillon interrogé ne représentant que 10 % du total des opérateurs.

Concrètement, combien coûte une journée de travail d’un consultant facturée à l’État ? La réponse tient en un chiffre qui a marqué les esprits lors de la présentation du rapport : le coût moyen d’une journée de travail d’un consultant s’élève à 1 528 euros TTC pour la période 2018-2020, selon les propres données transmises par les ministères. À titre de comparaison, c’est à peu près le salaire mensuel net médian d’un salarié français, facturé pour… une seule journée de prestation.

Retraites, APL, campagne vaccinale : McKinsey partout

Parmi la cinquantaine de cabinets identifiés, un nom revient sans cesse : McKinsey. Le géant américain du conseil en stratégie a été mobilisé sur des dossiers aussi sensibles que la réforme des retraites, la refonte des aides personnalisées au logement (APL) ou encore le pilotage logistique de la campagne de vaccination contre le Covid-19. Le rapport détaille par exemple près de 4 millions d’euros versés à McKinsey pour la seule réforme des APL. Pendant la crise sanitaire, trois cabinets ont concentré l’essentiel des marchés : McKinsey (37,9 %), Citwell (20,50 %) et Accenture (16,10 %) ont concentré trois quarts des dépenses de conseil liées à la gestion de l’épidémie.

Le mécanisme qui permet cette montée en puissance a un nom technique : les accords-cadres interministériels. Portés par des structures comme l’UGAP (l’Union des groupements d’achats publics) ou la DITP (Direction interministérielle de la transformation publique), ils permettent à chaque ministère de commander rapidement des prestations de stratégie, d’organisation ou d’informatique sans repasser par un appel d’offres classique. Un système pensé pour la souplesse, mais qui a fini par transformer certains cabinets en prestataires quasi permanents de l’État, sans qu’aucune compétence ne soit jamais réellement transférée vers les fonctionnaires. Le paradoxe est là : on paie des consultants pour combler un manque de moyens internes, mais chaque mission se termine et le savoir-faire repart avec eux.

Zéro euro d’impôt sur les sociétés pendant dix ans

Le volet fiscal du rapport a fait au moins autant de bruit que les montants dépensés. Les sénateurs ont mis en évidence que McKinsey n’avait acquitté aucun impôt sur les sociétés en France entre 2011 et 2020, malgré un chiffre d’affaires conséquent. Les sénateurs ont pointé le cabinet américain McKinsey, qui n’aurait pas payé d’impôt sur les sociétés sur une période de dix ans malgré un chiffre d’affaires déclaré de 329 millions d’euros en France, un système d’optimisation fiscale passant par sa société mère basée dans le Delaware étant évoqué. Le cabinet s’est défendu en avançant d’autres chiffres : la firme a affirmé avoir payé 422 millions d’euros de taxes et cotisations sociales en France, sans toutefois préciser si ce montant incluait de l’impôt sur les sociétés.

Cette découverte a eu des suites judiciaires concrètes. Le parquet national financier a annoncé l’ouverture d’une enquête pour blanchiment aggravé de fraude fiscale, sans nommer d’entreprise en particulier mais en visant les pratiques fiscales des cabinets de conseil dans leur ensemble. Une perquisition a même eu lieu au siège parisien du cabinet en décembre 2022, confirmée par McKinsey lui-même. L’affaire, en pleine campagne présidentielle de 2022, a viré au symbole politique, McKinsey devenant le nom que tout le monde retenait alors que le cabinet lui-même rappelait ne représenter qu’une fraction marginale des dépenses totales de conseil de l’État.

Dix-neuf propositions, et après ?

Face à ce constat, la commission d’enquête n’a pas seulement pointé un problème financier. Elle a surtout alerté sur un risque de dépendance structurelle de l’administration vis-à-vis du privé, et sur l’influence réelle que ces cabinets exercent sur la décision publique en priorisant certains scénarios plutôt que d’autres. Le texte formule dix-neuf propositions, dont la publication de la liste des prestations de conseil commandées par l’État et ses opérateurs, un examen systématique de celles qui dépassent 150 000 euros et une interdiction des prestations gratuites.

Quelques mois après la publication du rapport, la Cour des comptes a repris le dossier et confirmé l’ordre de grandeur des montants engagés, tout en réclamant à son tour un encadrement plus strict. Ce doublement des dépenses en trois ans pose une question simple, rarement posée aussi frontalement dans un rapport parlementaire : à force d’externaliser la réflexion stratégique, l’État a-t-il encore les compétences internes pour se passer un jour de ces cabinets, ou est-il en train d’organiser sa propre dépendance ?

Sources : senat.fr | mckinsey.com | assemblee-nationale.fr

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