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244 millions d’euros distribués en 7 ans aux jeunes Français : les places de théâtre sont restées sur les étagères

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Imaginez un jeune de 18 ans qui reçoit plusieurs centaines d’euros à dépenser librement dans la culture, et qui, au moment de choisir, écarte systématiquement la case théâtre pour foncer vers les rayons BD ou les plateformes de streaming musical. 

Cette scène, loin d’être un cas isolé, résume assez bien ce que révèle le premier grand bilan du pass Culture, ce dispositif lancé pour ouvrir les portes des salles de spectacle, des musées et des librairies à toute une génération. En cette rentrée, alors que les établissements scolaires reprennent leurs partenariats culturels avec les jeunes bénéficiaires, un rapport détaillé vient rappeler que les intentions de départ et les usages réels ne se recoupent pas toujours. 

Sept ans après sa création, et malgré une enveloppe qui a explosé, le dispositif peine encore à faire venir les jeunes vers le spectacle vivant, ce pan de la culture censé incarner l’accès à des pratiques plus rares et plus exigeantes.

À retenir

  • La dotation annuelle du pass Culture est passée de 92 à 244 millions d’euros, mais seulement 7 % des jeunes ont réservé une place de spectacle vivant.
  • Les livres représentent 42 à 55 % des dépenses trimestrielles, la part du manga chutant de 40 % à 20 % entre 2021 et 2024 au profit de la littérature au sens large.
  • La Cour des comptes critique le financement de plus de 16 millions d’euros en jeux de société, une catégorie jugée hors du périmètre culturel initial du dispositif.

244 millions d’euros et un constat qui dérange la culture pour tous

Le chiffre à lui seul donne le vertige. La dotation du pass Culture est passée de 92 millions d’euros en 2021 à 244 millions d’euros aujourd’hui, un bond spectaculaire qui traduit à la fois le succès du dispositif auprès des jeunes et l’ampleur de l’effort budgétaire consenti par l’État. En intégrant les projets menés dans le cadre scolaire, la facture totale grimpe même jusqu’à 324 millions d’euros par an. Une somme qui place désormais la structure gestionnaire du pass, une SAS dédiée, en deuxième position parmi les organismes financés par le ministère de la Culture, juste derrière la Bibliothèque nationale de France.

Face à cette montée en puissance financière, la Cour des comptes a voulu vérifier si l’argent public atteignait réellement son objectif initial : démocratiser l’accès à la culture pour les jeunes les plus éloignés de ces pratiques. Le constat est nuancé, presque paradoxal. Le dispositif touche massivement les 18-20 ans, avec un taux de bénéficiaires atteignant 84 % de cette tranche d’âge, mais il reste moins efficace auprès de ceux qui, justement, auraient le plus besoin d’un accompagnement vers la culture. Autrement dit, le pass séduit ceux qui consommaient déjà de la culture, plus qu’il ne convertit les indifférents.

Les livres raflent la mise, mais pas comme on le croit

Sans surprise, le livre reste la valeur refuge des jeunes utilisateurs du pass. Selon les chiffres précis de la Cour des comptes, les achats de livres représentent entre 42 et 55 % des montants dépensés chaque trimestre, un chiffre déjà considérable, mais bien plus modeste que les 75 % parfois évoqués dans certains discours simplificateurs. La lecture demeure donc la pratique culturelle la plus naturelle pour cette génération, sans doute parce qu’elle reste accessible, peu contraignante et compatible avec des usages déjà installés dès le collège.

Derrière ce succès global du livre se cache pourtant une évolution que peu de commentateurs avaient anticipée. Le manga, longtemps considéré comme le moteur quasi exclusif des achats littéraires financés par le pass, recule nettement : il ne représente plus que 20 % des achats de livres en 2024, contre près de 40 % en 2021. Un basculement qui mérite d’être souligné, car il vient contredire l’image d’un pass Culture uniquement dédié à financer des collections de mangas dans les chambres d’adolescents.

Cette baisse profite-t-elle à d’autres genres, plus classiques ou plus exigeants ? Depuis 2024, la littérature au sens large, incluant les romans jeunesse, la poésie et même les textes de théâtre à lire, capte désormais 40 % des achats de livres. La Cour des comptes reste prudente sur l’interprétation à donner à ce glissement, mais le signal est suffisamment net pour évoquer une diversification progressive des goûts littéraires des jeunes, même si elle demeure encore timide et fragile.

Cinéma et musique tirent leur épingle du jeu, le spectacle vivant décroche

Si le livre domine, il n’est pas seul sur le podium. Le cinéma capte 21 % des dépenses en valeur, un score qui confirme que la salle obscure conserve un attrait réel chez les 15-20 ans, malgré la concurrence du streaming à domicile. La musique enregistrée fait quasiment jeu égal avec 23 %, portée sans grande surprise par les usages numériques et les abonnements aux plateformes d’écoute que cette génération maîtrise depuis l’enfance.

Ces deux secteurs partagent un point commun essentiel : ils s’appuient sur des habitudes déjà profondément ancrées dans le quotidien des jeunes bénéficiaires. Regarder un film ou écouter un album ne demande ni organisation particulière, ni anticipation, ni déplacement contraignant. Le pass Culture ne fait ici qu’accompagner des pratiques préexistantes, sans avoir à convaincre ou à lever de véritables barrières culturelles.

C’est précisément à cet endroit que le bilan devient plus sombre pour les initiateurs du dispositif. Le spectacle vivant, régulièrement présenté comme l’un des piliers de la démocratisation culturelle recherchée, reste largement boudé. Un seul chiffre suffit à mesurer l’ampleur du problème : seulement 7 % des jeunes ont réservé au moins une place de spectacle grâce au pass. Le théâtre, la danse ou les concerts en salle peinent donc à trouver leur public, malgré des centaines de millions d’euros injectés dans le système depuis sa création.

Pourquoi le théâtre reste sur le carreau malgré 244 millions d’euros investis

Comment expliquer un tel désintérêt pour une offre culturelle pourtant riche et diversifiée dans la plupart des villes françaises ? Plusieurs pistes se dessinent en filigrane dans le rapport. La méconnaissance de la programmation locale joue certainement un rôle, tout comme l’appréhension face à des salles encore perçues comme des lieux codés, réservés à un public initié. À cela s’ajoute un facteur plus structurel : l’absence de transmission culturelle en amont, dès l’enfance, qui rend la découverte du spectacle vivant beaucoup moins spontanée que celle d’un film ou d’un roman.

Le dispositif visait pourtant, dès sa conception, à réduire ces inégalités d’accès en donnant à chaque jeune les moyens financiers de franchir la porte d’un théâtre. Sur ce point précis, l’objectif semble encore loin d’être atteint, et ce malgré l’ampleur des sommes mobilisées sur sept années consécutives. La Cour des comptes ne mâche pas ses mots à ce sujet, tout comme la ministre de la Culture Rachida Dati, qui a reconnu dans un communiqué que « si le dispositif rencontre un succès notable, il n’est pas l’outil de démocratisation culturelle qu’avaient à l’esprit ses initiateurs ».

Le rapport pointe également une anomalie plus surprenante encore : plus de 16 millions d’euros ont été dépensés en jeux de société, une catégorie qui, selon la Cour, n’aurait « jamais dû être considérée comme pouvant entrer dans le périmètre des offres éligibles ». Une partie de ces sommes a même financé des escape games, loin, très loin, des ambitions culturelles affichées au lancement du pass. De quoi nourrir un peu plus le sentiment d’un dispositif généreux, mais parfois mal calibré dans ses usages réels.

Ces chiffres dessinent finalement un bilan en clair-obscur. Le pass Culture a incontestablement élargi les pratiques de consommation culturelle des jeunes Français, en leur donnant les moyens de lire davantage, de sortir plus souvent au cinéma et de s’abonner à des services musicaux. Mais il n’a pas réussi, du moins pour l’instant, à bousculer une hiérarchie tenace entre les pratiques faciles d’accès et celles perçues comme plus intimidantes ou plus exigeantes. Le théâtre, la danse et les salles de spectacle continuent d’attendre un public que l’argent seul ne semble pas suffire à faire venir. Reste à savoir si les prochaines années permettront d’inverser cette tendance, ou si les places resteront durablement sur les étagères, faute d’une médiation culturelle plus poussée en amont du dispositif.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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