Vingt et un pour cent. C’est l’augmentation du risque de lymphome observée chez les personnes tatouées par rapport à celles qui ne le sont pas, selon une étude épidémiologique menée par l’université de Lund, en Suède, et publiée dans la revue eClinicalMedicine en mai 2024. Le chiffre a fait le tour du monde scientifique et médiatique, non pas parce qu’il révèle un danger immédiat, mais parce qu’il pointe vers un phénomène resté longtemps dans l’angle mort de la recherche médicale : le devenir de l’encre une fois injectée sous la peau.
À retenir
- Une université suédoise établit un lien statistique inattendu entre les tatouages et une maladie du sang
- L’encre injectée sous la peau n’y demeure pas : jusqu’à 99 % finit par migrer dans l’organisme
- Les chercheurs découvrent une courbe en U énigmatique qui remet en question nos hypothèses sur le danger
Sommaire
- Une étude bâtie sur les registres suédois
- Ce que l’encre laisse vraiment derrière elle
- La taille ne change rien, mais le timing si
- Un signal à prendre au sérieux, pas une alerte panique
Une étude bâtie sur les registres suédois
Les chercheurs suédois n’ont pas travaillé sur un petit échantillon volontaire. Ils se sont appuyés sur les registres nationaux, un outil précieux dont dispose la Suède pour ce type d’enquête à grande échelle. Les trois chercheurs de l’université de Lund (Christel Nielsen, Mats Jerkeman et Anna Saxne Jöud) ont d’abord utilisé le Registre national suédois du cancer pour identifier toutes les personnes âgées de 20 à 60 ans diagnostiquées avec un lymphome malin entre 2007 et 2017. Pour chaque cas de lymphome, les chercheurs ont ensuite utilisé le Registre total de la population pour trouver trois témoins sélectionnés aléatoirement avec le même âge et le même sexe. Au total, l’étude a rassemblé près de 12 000 personnes, un chiffre qui donne du poids statistique aux résultats obtenus.
L’étude complète a inclus 11 905 personnes, parmi lesquelles 2 938 avaient développé un lymphome entre 20 et 60 ans. Restait à savoir combien d’entre elles portaient un tatouage. Sur ce total, 1 398 personnes malades ont répondu au questionnaire, contre 4 193 dans le groupe témoin. Dans le groupe des malades, 21 % étaient tatoués (289 personnes), contre 18 % dans le groupe témoin sans diagnostic de lymphome (735 personnes). Un écart de trois points qui, une fois ajusté statistiquement, s’est traduit par ce fameux risque relatif accru de 21 %.
Ce que l’encre laisse vraiment derrière elle
Le tatouage n’est pas un simple dépôt superficiel de pigment. C’est une agression contrôlée de la peau, et le corps réagit en conséquence. Le processus de tatouage provoque une réponse immunologique qui entraîne la translocation de l’encre depuis le site d’injection, et le dépôt du pigment dans les ganglions lymphatiques a été confirmé, bien que ses effets à long terme sur la santé restent inexplorés. Concrètement, une partie de l’encre injectée ne reste pas figée dans le derme : elle voyage, transportée par les cellules du système immunitaire, jusqu’aux ganglions qui filtrent la lymphe.
Cette migration n’est pas anecdotique. La translocation de l’encre de tatouage semble très efficace ; on estime que 32 % du pigment injecté est déplacé après six semaines, et que jusqu’à 99 % peut finir par être transloqué au fil du temps. la quasi-totalité de l’encre censée rester dans la peau finit, tôt ou tard, sa course ailleurs dans l’organisme. Et ce n’est pas une découverte récente : des ganglions lymphatiques pigmentés et hypertrophiés ont été décrits chez des personnes tatouées depuis des décennies dans des contextes cliniques.
Reste la question de la composition chimique de cette encre. L’encre de tatouage contient souvent des substances cancérigènes, comme des amines aromatiques primaires, des hydrocarbures aromatiques polycycliques et des métaux. Ce sont précisément ces familles de composés que la toxicologie du travail surveille de près dans d’autres contextes, comme l’exposition professionnelle à certains solvants ou fumées industrielles. Se les injecter volontairement, à des fins esthétiques, change la donne : l’exposition est directe, localisée, et répétée à chaque nouvelle séance.
La taille ne change rien, mais le timing si
Voilà la partie la plus contre-intuitive de l’étude. On pourrait s’attendre à ce qu’un grand tatouage, couvrant tout un bras ou un dos entier, expose davantage qu’un petit motif discret sur le poignet. Ce n’est pas ce que montrent les données suédoises. Les chercheurs n’ont trouvé aucune preuve d’un risque croissant avec une surface tatouée plus importante. Le facteur déterminant ne serait donc pas la quantité d’encre, mais autre chose.
Ce qui compte davantage, c’est le moment où le tatouage a été réalisé par rapport au diagnostic. Le risque de lymphome était le plus élevé chez les personnes ayant moins de deux ans entre leur premier tatouage et l’année de référence, avant de diminuer pour une exposition intermédiaire de trois à dix ans, puis d’augmenter à nouveau chez celles tatouées depuis onze ans ou plus. Cette courbe en U interroge : signifie-t-elle une réaction immunitaire aiguë dans les premiers temps, suivie d’une phase d’accalmie, puis d’un effet cumulatif à très long terme ? Les auteurs eux-mêmes restent prudents sur l’interprétation.
Sur les sous-types de lymphome touchés, l’étude apporte des précisions supplémentaires. Les plus fortes hausses de risque concernaient le lymphome diffus à grandes cellules B (30 % de risque en plus) et le lymphome folliculaire (29 % de risque en plus). Deux formes de lymphome non hodgkinien qui touchent respectivement les cellules B à croissance rapide et celles à évolution plus lente, mais qui partagent ce point commun d’être en augmentation constante depuis plusieurs décennies dans les pays occidentaux, sans que la médecine en connaisse toutes les causes.
Un signal à prendre au sérieux, pas une alerte panique
Christel Nielsen, qui a dirigé les travaux, ne cherche pas à dramatiser une pratique adoptée par des millions de personnes. Selon elle, la société doit s’assurer que cette pratique reste sûre, car les gens continueront probablement à exprimer leur identité à travers les tatouages. Un avis mesuré, à mille lieues du sensationnalisme parfois véhiculé autour de cette étude.
Ce constat n’est plus isolé. Une autre équipe de recherche, danoise cette fois, s’est penchée sur la question via la cohorte de jumeaux du Danemark et a rapporté des conclusions similaires. Cette étude suggère un risque accru de lymphome et de cancers de la peau chez les personnes tatouées. Deux populations différentes, deux méthodologies distinctes, un même signal qui se dessine. À Lund, l’équipe de Christel Nielsen ne s’arrête d’ailleurs pas là : elle termine actuellement des études parallèles sur deux types de cancers de la peau et s’apprête à lancer de nouvelles recherches pour savoir s’il existe un risque accru de maladies liées au système immunitaire, comme les troubles thyroïdiens et la sarcoïdose. De quoi rappeler qu’un tatouage, loin d’être un geste anodin et purement cutané, engage bel et bien tout un dialogue silencieux avec le système immunitaire, dont la science commence tout juste à explorer les conséquences.
Sources : portal.research.lu.se | thelancet.com


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