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Nous reculons politiquement vers un avenir climatique que la science décrit avec une précision implacable depuis des décennies, comme si détourner le regard des changements climatiques suffisait à en effacer les effets.
Le futur annoncé il y a trente ans s’est installé dans notre présent. Accumulation inédite de records climatiques, inondations hors saison, routes qui s’affaissent, quartiers évacués, vents violents, dizaines de milliers de foyers plongés dans le noir. Canicules extrêmes, sécheresse persistante, feux de forêt prolongés dont les fumées rendent l’air irrespirable sur des centaines de kilomètres. Froid extrême précoce qui prend de court et menace directement la vie des personnes en situation d’itinérance. Ce ne sont plus des anomalies, c’était prévisible, ce sont des scènes répétées, vécues, subies.
Chaque événement laisse des traces humaines et une facture publique immédiate : infrastructures à reconstruire, systèmes de santé sous tension, pertes économiques, assurances qui explosent. Ce n’est pas un avertissement, c’est un bilan. Et pendant que ces effets s’installent comme nouvelle normalité, nos décisions politiques, elles, font marche arrière.
Le constat n’est pas seulement environnemental. Il est également scientifique et démocratique. À l’échelle mondiale, l’effritement des engagements climatiques est manifeste. Aux États-Unis, le retour en force d’un climatoscepticisme institutionnel a déjà produit ses effets d’entraînement : affaiblissement des agences scientifiques, attaques directes contre les données climatiques, abandon ou dilution de réglementations environnementales structurantes, remise en question de l’expertise scientifique au nom de croyances idéologiques ou économiques. L’influence américaine agit comme un puissant courant de déresponsabilisation globale. Quand la première puissance mondiale nie la science, elle légitime ailleurs l’inaction, le report et le renoncement.
Le Canada et le Québec ne sont pas imperméables à cette dynamique. Sous couvert de réalisme économique, de compétitivité ou de « fatigue climatique », on observe un glissement insidieux : report d’objectifs, affaiblissement de mécanismes contraignants, détournement de fonds destinés à l’action climatique, marginalisation de la science dans l’arbitrage politique. Ce n’est pas un abandon frontal, mais un recul par érosion. Une succession de petits gestes qui, mis bout à bout, dessinent une rupture avec l’ambition affichée des dernières décennies.
Pourtant, la science n’a jamais été aussi claire. Les données s’accumulent, convergent et se renforcent. Les effets des changements climatiques sur la santé humaine, l’équité sociale et les systèmes économiques sont désormais documentés de manière rigoureuse. Le plus récent rapport de l’Institut national de santé publique du Québec le rappelle sans détour : les changements climatiques aggravent les inégalités existantes, frappent plus durement les populations déjà vulnérables et exercent une pression croissante sur les systèmes de santé, de sécurité civile et d’aménagement du territoire.
Ignorer ces constats, ce n’est pas faire preuve de prudence, c’est organiser des préjudices évitables.
Les conséquences humaines sont déjà là. Hausse de la mortalité lors des vagues de chaleur, détérioration de la santé mentale après les sinistres, insécurité alimentaire, déplacements forcés, perte du sentiment de sécurité. Les conséquences environnementales suivent la même trajectoire : dégradation accélérée des écosystèmes, perte de biodiversité, fragilisation des services écologiques dont dépend notre survie collective. Et les conséquences financières, deviennent impossibles à ignorer : infrastructures à reconstruire, coûts assurantiels explosifs, productivité en baisse, dépenses publiques en adaptation qui dépassent largement ce qu’aurait coûté la prévention.
Dans ce contexte, la science est mise à l’épreuve. Pas parce qu’elle serait incertaine, mais parce qu’elle dérange. Elle oblige à agir, à transformer, à renoncer à certains récits confortables. Face aux faits, les croyances offrent une échappatoire séduisante : croire que l’innovation technologique suffira, croire que l’adaptation remplacera l’atténuation, croire que les effets resteront ailleurs, plus tard, pour d’autres. Cette substitution de la croyance à la connaissance est l’un des reculs les plus dangereux de notre époque.
Pourtant, tout n’est pas perdu. En effet, pendant que les grandes scènes internationales et nationales s’enlisent, un autre front tient encore. À l’échelle locale, municipale, territoriale. Là où l’on vit. Là où l’on subit. Là où les catastrophes ne sont pas des statistiques, mais des rues inondées, des quartiers surchauffés, des familles évacuées. Les municipalités, les gouvernements autochtones, les organismes communautaires, les universités, les chaires de recherche et les citoyens engagés constituent aujourd’hui le dernier rempart actif de l’action climatique.
C’est une démocratie de courte distance, presque directe. Une démocratie du concret, du quotidien, de l’adaptation pragmatique. Là où la science rencontre l’expérience vécue. Là où les décisions ne peuvent être reportées indéfiniment sans conséquences visibles. Ce tissu local, encore soutenu par la confiance citoyenne, continue d’innover, d’expérimenter, de protéger, souvent avec des moyens limités, mais avec une lucidité intacte.
Peut-être est-ce là que tout se réactivera. Quand il deviendra évident que nos représentants politiques nationaux ont fait fausse route. Quand le coût humain du recul dépassera celui de l’action. Quand l’irréversibilité s’imposera comme horizon. L’espoir qu’il nous reste n’est pas unique ni centralisé : il est multiple. Multiplié par le nombre de municipalités, de localités, de nations autochtones, d’organisations, de chercheurs et de citoyens qui refusent de revenir en arrière.
En cette fin d’année 2025, le vrai « retour vers le futur » ne consiste pas à ressusciter des politiques du passé, mais à se rappeler pourquoi nous avions commencé à agir.


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