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2,5 tonnes, 828 tubes au néon et pas un seul calcul en binaire : le calculateur britannique de 1951 s’allume encore aujourd’hui

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Imaginez une armoire métallique de deux tonnes et demie, hérissée de 828 petits tubes à lueur orangée qui clignotent dans la pénombre d’un laboratoire, comme autant de néons miniatures égrenant des calculs. Pas de transistors, pas de puces de silicium, et surtout pas la moindre trace de ce langage binaire qui régit aujourd’hui nos smartphones et nos ordinateurs portables. Cette machine, c’est le Harwell Dekatron, un calculateur britannique conçu à la toute fin des années 1940 et mis en service en 1951. Son histoire, aussi improbable que fascinante, traverse plus de soixante-dix ans et nous rappelle que l’informatique n’a pas toujours suivi le chemin que l’on croit évident.

À retenir

  • Le Harwell Dekatron, mis en service en 1951, utilisait 828 tubes Dekatron pour calculer en base décimale plutôt qu’en binaire.
  • Après avoir servi à Harwell jusqu’en 1957, la machine fut rebaptisée WITCH et utilisée pour l’enseignement à Wolverhampton jusqu’en 1973.
  • Redécouvert en 2008 et restauré, le WITCH a été remis en marche en 2012 et certifié par le Guinness comme le plus vieil ordinateur numérique original encore fonctionnel.

Un calculateur britannique qui défie la logique binaire

Quand on pense à un ordinateur, on imagine spontanément une succession de 0 et de 1, cette logique binaire qui structure absolument tous les appareils numériques modernes. Le Harwell Dekatron casse ce schéma mental. Conçu dès 1949 pour l’Atomic Energy Research Establishment d’Harwell, dans l’Oxfordshire, il a été pensé pour compter en base décimale, exactement comme nous le faisons nous-mêmes au quotidien avec nos dix doigts. Une prouesse technique à une époque où l’électronique balbutiait encore.

Cette particularité n’avait rien d’un caprice d’ingénieur. Elle reflétait une volonté de concevoir un outil fiable, capable de tourner en continu pendant de longues périodes pour effectuer des calculs répétitifs liés à la recherche nucléaire. Le résultat donnait une machine lente comparée aux calculateurs électroniques les plus rapides de l’époque, mais d’une robustesse redoutable, taillée pour la durée plutôt que pour la vitesse.

Le Harwell Dekatron, une machine pensée pour compter comme les humains

Le secret de cette approche réside dans les fameux tubes Dekatron, ces composants qui donnent son nom à la machine. Chacun d’entre eux pouvait représenter un chiffre de 0 à 9 grâce à une décharge électrique visible, circulant d’une électrode à l’autre. Avec 828 de ces tubes associés à 480 relais électromécaniques, le Harwell Dekatron disposait d’une mémoire et d’une capacité de calcul suffisantes pour traiter les opérations mathématiques liées aux programmes de recherche sur l’énergie atomique, et ce jusqu’en 1957.

On peut comparer son fonctionnement à un boulier électronique géant, où chaque bille aurait été remplacée par une petite décharge lumineuse se déplaçant de case en case. Cette conception, bien que gourmande en composants, offrait l’avantage de rendre les calculs plus intuitifs à vérifier visuellement pour les opérateurs de l’époque, un détail qui n’a rien d’anecdotique quand on travaille sur des données sensibles liées au nucléaire.

Des décennies d’oubli avant une renaissance inattendue à Bletchley Park

Une fois devenu obsolète pour les besoins scientifiques d’Harwell, l’ordinateur aurait pu finir à la ferraille comme tant d’autres machines de cette génération. Mais en 1957, les responsables ont eu l’idée originale de proposer la machine comme prix à l’établissement éducatif présentant le meilleur projet de réutilisation. Le Wolverhampton and Staffordshire College of Technology a remporté ce concours et a rebaptisé l’ordinateur WITCH, pour Wolverhampton Instrument for Teaching Computation from Harwell. Il a ensuite servi à l’enseignement de l’informatique jusqu’en 1973, date à laquelle le Guinness Book of Records l’a déjà distingué comme l’ordinateur le plus durable au monde.

Retiré du service, l’appareil a connu une brève exposition au Birmingham Museum of Science and Industry, avant de sombrer dans un long sommeil. Démonté puis stocké pendant plusieurs décennies, il aurait pu rester un simple souvenir poussiéreux si une équipe du National Museum of Computing ne l’avait pas retrouvé en 2008. S’en est suivi un programme de restauration minutieux, mené sur trois années avec la Computer Conservation Society, pour redonner vie à chaque tube, chaque relais, chaque câblage d’origine.

Rallumé le 20 novembre 2012 au National Museum of Computing de Bletchley Park, le WITCH est reconnu par le Guinness comme le plus vieil ordinateur numérique d’origine encore en marche. Ce jour-là, deux de ses concepteurs originaux ainsi que d’anciens utilisateurs étaient présents pour assister à ce qui ressemblait à des retrouvailles improbables avec un vieux compagnon de travail.

Un record Guinness qui interroge notre vision de l’informatique moderne

En 2013, le Guinness World Records a officiellement certifié le Harwell Dekatron, alias WITCH, comme le plus vieil ordinateur numérique original encore en état de marche au monde. Un titre qui prend tout son sens lorsqu’on sait à quel point les machines de cette génération avaient la réputation d’être capricieuses. Kevin Murrell, trustee du musée, a d’ailleurs souligné un fait marquant, à savoir que cette machine a survécu intacte alors que ses contemporains ont été recyclés ou détruits, à une époque où les ordinateurs ne fonctionnaient souvent pas plus de quelques minutes sans tomber en panne.

Ce record interroge en creux notre rapport à l’obsolescence technologique. Aujourd’hui, nos ordinateurs deviennent dépassés en quelques années à peine, remplacés dès qu’un processeur plus performant pointe le bout de son nez. Le WITCH, lui, continue de tourner avec ses composants d’origine, preuve qu’une conception pensée pour durer peut traverser les générations bien mieux que la course effrénée à la puissance pure.

Ce vieux calculateur britannique raconte finalement une histoire qui dépasse largement le cadre technique. Il nous parle de patience, de conservation du patrimoine industriel, et de la capacité qu’ont certaines idées un peu décalées à résister au temps mieux que les solutions les plus en vogue de leur époque. À l’heure où l’intelligence artificielle et les ordinateurs quantiques occupent le devant de la scène, il est presque réjouissant de se rappeler qu’un assemblage de tubes à décharge orangée, conçu pour compter comme un humain, continue aujourd’hui encore de clignoter paisiblement dans les salles de Bletchley Park.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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