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Il y a 150 ans, la fondation de la paroisse de Sainte-Agathe a officialisé la création de cette communauté manitobaine d’un point de vue colonial. Pourtant, certains résidents rappellent que ce bastion francophone actuel existe en réalité depuis bien plus longtemps, ayant pris différentes formes au cours de son histoire.
On va la détruire
Après l'avoir reçue d'un membre de sa famille, Guy Gagnon a examiné une photo de sa mère adolescente, appuyée contre une clôture dans la ferme paternelle, située sur la rive est de la rivière Rouge.
C’est la seule photo qu’il possède de sa mère à cette période de sa vie. Sur le cliché, les traits du visage et la couleur des cheveux de cette femme d’origine métisse confèrent à son apparence un caractère autochtone marqué.
Lorsque Guy Gagnon a montré la photo à sa tante, la réaction de cette dernière l’a surpris : elle voulait la déchirer. Guy, tu ne peux pas montrer cette photo-là aux membres de ta famille, a-t-elle affirmé. Tu ne peux pas montrer cette photo-là aux membres de ta communauté, on va la détruire.

Guy Gagnon affirme que sa communauté est parmi celles où les personnes comptant des Métis en ont parfois honte. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Julienne Rwagasore
Cette volonté d'effacer les traits métis de la famille reflète à quel point l’histoire de cette communauté dans la région est méconnue. Car, avant de devenir le bastion canadien-français célébré aujourd'hui, l’histoire du village de Sainte-Agathe, situé à environ 35 kilomètres au sud de Winnipeg, a d'abord été profondément métisse.
Ses origines puisent leurs racines dans la communauté de Pointe-à-Grouette, un regroupement de familles métisses qui s’y sont installées durant les années 1860.
Selon Nicole St-Onge, professeure émérite en histoire et ancienne présidente de la Société historique de Saint-Boniface, certaines de ces familles vivaient de la chasse au bison, tandis que d’autres pratiquaient l’agriculture.
L'historienne décrit toutefois un changement démographique radical au sein de la communauté, pourtant située stratégiquement sur le point le plus élevé entre Winnipeg et Emerson, près de la frontière américaine.
En 1870, seuls deux habitants n’étaient pas Métis. Mais en 1900, 96 % de la population se considérait comme canadienne-française, à la suite d’une vague migratoire majeure de francophones venus notamment du Québec et du Massachusetts.
Alors, en 30 ans à peu près, il y a un revers total de la population de Métis qui se déclarent Métis, à Canadiens français.
Ce bouleversement s’explique par plusieurs facteurs qui ont poussé les familles métisses à se déplacer. Parmi ceux-ci figure l'imposition de lots de propriété définis par le gouvernement canadien. Ces parcelles se sont souvent révélées désavantageuses pour la vente des produits agricoles en raison de leur distance par rapport aux marchés.
On essaie d’imposer une économie inconnue sur une population illettrée qui n’a jamais connu ça. Propriété privée, quand tu vis au milieu de la prairie, ce n'est pas utile, déclare Mme St-Onge.
Avoir des troupeaux, avoir des charrettes, avoir des chevaux, ça, c’est utile.
Bon nombre de lots ont également été rachetés par l’Église afin de les revendre à des Canadiens français, dans le but d'éviter l’arrivée de protestants anglophones, ajoute-t-elle.

Carmen Laroche tient une vieille photo de membres de sa famille, où figurent ses grands-parents. Malgré ses racines profondes dans la communauté où elle a grandi, elle ne connaissait l'histoire métisse de la région que jusqu'à la fin du 20e siècle.
Photo : Radio-Canada / Graham Sceviour-Fraehlich
Le grand-père de Carmen Laroche, Alexandre Brémaud, un forgeron, est quant à lui arrivé de France à Sainte-Agathe en 1894.
Alexandre et son épouse, Constance, ont eu 12 enfants, mais tous n’ont pas atteint l’âge adulte, notamment en raison de la rougeole, précise Mme Laroche, aujourd’hui âgée de 90 ans.
Elle confie que les débuts ont été particulièrement difficiles pour la famille de son grand-père. Malgré tout, ils étaient heureux car, contrairement à leur vie dans leur pays d'origine, ils ne manquaient pas du nécessaire : la générosité du propriétaire du magasin local a permis à la famille de se nourrir et de se vêtir chaudement. En fabriquant des outils agricoles, le forgeron a rapidement exercé une fonction essentielle pour la communauté.
Carmen Laroche, qui a grandi à Sainte-Agathe, a étudié en profondeur l'histoire de sa famille pour collaborer à la rédaction d’un livre en 1994.
Ce n’est qu’à ce moment-là qu’elle a découvert le passé métis de la région. J'imagine que la plupart de mes cousins et cousines ne le savaient pas non plus, parce que personne n'en parlait, en tout cas, indique-t-elle.

Alexandre et Constance sont immortalisés dans la communauté par une statue représentant une enclume de forgeron, à l’endroit où était située leur maison familiale jusqu’à sa destruction au moment des inondations importantes de 1997.
Photo : Radio-Canada / Ron Boileau
L'histoire de Sainte-Agathe, on la connaissait très peu
Pour Nicole St-Onge et Guy Gagnon, ce silence n’est pas surprenant. Il découle d’une méconnaissance généralisée des origines de la communauté, doublée d’un mélange de honte et de racisme. Ça nous a été caché pendant tellement d'années, déplore M. Gagnon.
Lorsque j'étais à l'école élémentaire, l'histoire de Sainte-Agathe, on connaissait très peu et très mal.
Si un élève aurait osé poser la question sur la famille Grouette par exemple, on aurait tout simplement mis la hache dans la question et dit : "On ne parle pas de ça, c'est fini, cette histoire-là."
Lors des célébrations de l’anniversaire de la communauté, en mai, Guy Gagnon a donc tenu à rappeler l'histoire métisse de la région au cours d’un discours.
C'est important de reconnaître cette partie-là de notre histoire, affirme-t-il. Le fait est que des familles métisses ont fondé et créé la communauté qu'est Sainte-Agathe aujourd'hui.
Graham Sceviour-Fraehlich


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