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Yanar Mohammed, figure du féminisme irakien : un combat au péril de sa vie

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Figure puissante du féminisme irakien, née à Bagdad en 1960, cofondatrice et présidente de l’Organisation pour la liberté des femmes en Irak, Yanar Mohammed a été sauvagement assassinée le lundi 2 mars 2026 par deux hommes armés et masqués devant son domicile. Militante inlassable de la défense des droits des femmes, son engagement en faveur […]

Figure puissante du féminisme irakien, née à Bagdad en 1960, cofondatrice et présidente de l’Organisation pour la liberté des femmes en Irak, Yanar Mohammed a été sauvagement assassinée le lundi 2 mars 2026 par deux hommes armés et masqués devant son domicile. Militante inlassable de la défense des droits des femmes, son engagement en faveur de l’égalité et de la dignité des femmes irakiennes lui a valu une reconnaissance internationale.

En 2008, elle reçoit le Gruber Prize for Women’s Rights, en 2016 le prix Rafto des droits humains et, en 2025, le prix franco-allemand des droits de l’Homme. En cette journée internationale pour les droits des femmes, 8 mars 2026, l’Insoumission lui rend femmage. Portrait.

Yanar Mohammed ou une conscience précoce du patriarcat

Yanar Mohammed grandit à Bagdad dans une famille progressiste. Ses deux parents travaillent. Dans un long entretien réalisé par Yasmin Labidi et paru dans la revue Nouvelles questions féministes, Yanar Mohammed raconte le mariage forcé de sa grand-mère à l’âge de seize ans et son viol par un mari plus âgé la nuit de ses noces. La colère de Yanar enfant est immense lorsqu’elle entend cette histoire contée comme une plaisanterie de la bouche de l’un de ses oncles. Dès lors commence son combat, qui ne cessera qu’à sa mort brutale, contre l’oppression du patriarcat et les violences sexuelles faites aux femmes.

« Yanar Mohammed, militante irakienne. Un engagement féministe pour les femmes en Irak. », entretien réalisé et traduit de l’anglais par Yasmin Labidi, in Nouvelles questions féministes, 2017, vol. 36, pages 114-125, éditions Antipodes.

Les années militantes au Canada (1993-2002)

Yanar Mohammed s’engage très tôt en politique. Après des études d’architecture à Bagdad, elle se marie et fonde une famille. Mais survient la guerre du Golfe et c’est l’exil en 1993. La jeune femme fuit l’Irak avec son mari et son fils pour se réfugier au Canada. C’est à Toronto, où elle exerce comme architecte dans un cabinet, qu’elle rencontre un groupe d’exilé-es irakien-nes, militant-es de gauche et appartenant au Worker Communist Party of Iraq (WCPI), parti politique irakien marxiste.

Portée tout d’abord par le discours anti-impérialiste et anticapitaliste des femmes qu’elle y croise, Yanar Mohammed ne se satisfait plus de cette représentation du patriarcat, trop théorique selon elle, et dont l’enjeu social et politique ne semble pas saisi par les médias. Car l’urgence est là : se faire le porte-voix des femmes irakiennes opprimées et défendre leurs droits chaque jour bafoués.

De surcroît, sa vision du féminisme se nourrit des récits des exactions que subissent les femmes dès leur plus jeune âge avec les pratiques notamment de l’excision et du mariage forcé. Comme de nombreuses militantes de sa génération, Yanar Mohammed a lu les écrits de Nawal el Saadawi (1931-2021), autrice essayiste égyptienne qui sa vie durant a lutté contre la pratique de l’excision et pour l’égalité des sexes. C’est cette vision engagée du féminisme pour le respect de l’intégrité du corps des femmes et leur libre droit à disposer de leur corps qui pousse Yanar Mohammed, avec l’appui de quelques autres femmes, à fonder le 20 mai 1998 à Toronto un groupe indépendant, le Defense of Iraqi Women’s Rights (DIWR).

Dès lors, Yanar Mohammed est en contact quotidien avec les médias canadiens pour répondre aux questions des journalistes sur les difficultés des femmes en Irak. Yanar Mohammed s’engage d’autant plus dans la lutte féministe désormais que son propre mariage va mal. De ces années de séparation, entre 1997 et 2000, Yanar Mohammed dira que c’est « l’attitude machiste de son mari qui [l’]a vraiment encouragée à devenir plus féministe ».

Pour aller plus loin : Mélinée Manouchian : figure antifasciste, bien plus qu’une veuve héroïque

La création de l’Owfi (organisation of women’s freedom in iraq) et le retour en Irak

À la chute de la dictature de Saddam Hussein en 2003, Yanar Mohammed prend la décision de rentrer dans son pays, avec le ferme espoir qu’advienne un futur dans lequel les femmes seraient les égales des hommes devant une loi devenue respectueuse des droits humains. Les yeux du monde sont alors rivés sur l’Irak. Le sort des femmes y est épouvantable : capturées en pleine rue, elles sont vendues comme prostituées et réduites en esclavage.

Alors que l’invasion américaine a renforcé la structure patriarcale de la société irakienne et majoré les violences sexistes et sexuelles faites aux femmes, Yanar Mohammed s’appuie sur les fonds collectés à l’étranger par l’OWFI pour implanter à Bagdad d’abord, puis répartis dans d’autres villes du pays, les premiers centres d’hébergement pour toutes les femmes victimes de violence, sans discrimination de religion, d’ethnie ou d’orientation sexuelle. Les personnes LGBT y sont aussi accueillies.

Dans ces centres, la solidarité prévaut. Les femmes y trouvent tout d’abord refuge et protection. Elles sont ensuite informées de leurs droits humains et bénéficient d’un suivi médico-social ainsi que de cours d’alphabétisation. Au cours des deux décennies suivantes, les centres se multiplient tandis que croît leur capacité d’accueil : en 2004, ce sont trois femmes qui sont hébergées dans le premier centre de Bagdad, une ancienne banque incendiée, à l’étage de laquelle Yanar Mohammed avait loué deux chambres. En 2022, elles sont 150 femmes à trouver abri au sein des structures de l’OWFI. Aujourd’hui, ces centres ne sont toujours pas reconnus par le gouvernement irakien actuel.

Yanar Mohammed, « Two decades of feminist struggle in post-invasion Iraq » in Iraq 20 years on: Insider refections on the war and its aftermath, Chatham House, 20 mars 2023.

La lutte féministe au péril de sa vie

Parallèlement à son activité de terrain, Yanar Mohammed poursuit ses interventions auprès des médias et va jusqu’à créer son propre journal, Al Mousawat, et sa propre radio, Radio Al Mousawat (103.8FM). Elle poursuit également son travail militant auprès du WCPI à Bagdad. L’opposition du WCPI à la République islamique d’Iran et à l’islamisation des pays voisins lui permet de s’exprimer publiquement contre le voile et les islamistes. S’enchaînent alors les interviews avec les télévisions irakiennes et étrangères.

Yanar Mohammed fait conjointement une demande officielle à l’administration américaine d’occupation pour la protection des femmes irakiennes. L’année 2003 marque un tournant avec la mise en place d’un régime irakien majoritairement islamiste et l’adoption de la résolution 137 qui cherche à imposer la Sharia à l’ensemble de la société irakienne. Avec d’autres groupes de femmes, Yanar Mohammed organise alors en décembre 2003 une manifestation féministe, puissante et joyeuse. Les femmes prennent le micro, dansent sur une scène improvisée et scandent le slogan « liberté, égalité ! ».

Forte de cet élan solidaire, Yanar Mohammed prépare aussitôt une marche en prévision de la journée internationale des droits des femmes, le 8 mars 2004. Ce sont les premières menaces de mort. Par mail d’abord, puis par une attaque au couteau ciblant un camarade distribuant le journal Al Mousawat. Yanar Mohammed est considérée comme une apostate, une menace pour l’équilibre du régime. Dans le même temps, l’espace dévolu aux femmes se rétrécit comme peau de chagrin. Confinées dans leur chambre et leur cuisine, les femmes ne peuvent sortir dans la rue sans mettre leur vie en danger. Leurs voix sont silenciées et leurs libertés étouffées.

Yanar Mohammed doit dès lors tenir secret ses déplacements et son lieu de vie ; les adresses des centres d’hébergement pour femmes sont elles-mêmes cachées. Dans son article « Two decades of feminist struggle in post-invasion Iraq », elle rapporte qu’entre 2008 et 2018, les centres de l’OWFI sont systématiquement la cible des membres de la police, les femmes hébergées faisant l’objet de contrôles répétés, de poursuites, d’arrestations, et parfois de sentences de mort.

La reconnaissance internationale de la lutte pour les droits des femmes irakiennes

La lutte paie. Les années de militantisme de Yanar Mohammed ont permis de sensibiliser une partie de l’opinion à la condition des femmes en Irak, aux violences domestiques et aux crimes dits « d’honneur », dans le pays, mais aussi à l’international. Le soutien politique et financier des associations féministes à travers le monde s’accroît, Mama Cash, Hivos, aux Pays-Bas, Global Fund for Women aux États-Unis, avec de nombreuses contributions qui permettent l’ouverture de nouveaux centres d’hébergement pour femmes à Bagdad, mais aussi à Mossoul et dans d’autres grandes villes du pays.

Peu de temps avant son assassinat, Yanar Mohammed militait encore pour la légalisation de ces centres en Irak et l’égalité sociale et juridique des sexes, rêvait d’un gouvernement laïc et solidaire avec les femmes, sans distinction de leur ethnie ou de leur orientation sexuelle. Dans l’un de ses derniers textes, elle déclarait à propos du patriarcat : « Sans changement dans cette dynamique […] le peuple et les femmes d’Irak ne pourront espérer un futur meilleur. »

Par Marie Thomas

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