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La ministre de l’Éducation, Sonia LeBel, a récemment annoncé l’octroi de 24 millions de dollars sur trois ans pour l’achat de « plus d’un million de livres neufs » dans les écoles secondaires du Québec. Mais son cabinet est incapable de confirmer que la majorité de ces fonds ne servira pas à autre chose.
Des 24 millions, 8 font partie d’un « regroupement consacré » pour l’année en cours. Les 16 millions de dollars restants sont cependant envoyés dans une enveloppe plus large et pourraient bien être utilisés à d’autres fins.
Ces montants seront « intégrés au nouveau régime de règles budgétaires qui offre de la flexibilité aux écoles pour investir selon les besoins de leurs élèves », a écrit au Devoir la directrice des communications du cabinet de la ministre LeBel, Marylène Le Houillier. Elle n’a pas répondu aux questions posées pour savoir si Québec pouvait garantir que les 16 millions serviront bel et bien à acheter des livres.
Le gouvernement Fréchette a récemment décidé de fusionner dix programmes en une seule et même enveloppe. Celle-ci, appelée « Projets pédagogiques particuliers, activités sportives, culturelles et sociales », pourrait donc permettre à des écoles de délaisser l’achat de livres au profit d’activités sportives ou parascolaires — ou vice versa.
La décision a semé l’émoi dans le milieu du livre et elle préoccupe le ministre de la Culture, Mathieu Lacombe.
Le choix du gouvernement a été vivement dénoncé par le député solidaire Gabriel Nadeau-Dubois et la députée libérale Madwa-Nika Cadet. Sur le site de l’Assemblée nationale, une pétition réclamant le maintien d’une enveloppe budgétaire destinée à l’achat de livres et au développement de coins lecture dans les écoles cumulait mardi 17 000 signatures. L’initiative est notamment appuyée par l’auteur innu Michel Jean.
Des décisions sur le terrain
Au cabinet LeBel, Mme Le Houillier défend la décision en plaidant l’importance de laisser les intervenants du terrain prendre leurs propres décisions.
« On ne peut pas constamment demander au gouvernement de décentraliser les décisions vers le terrain et tenir pour acquis que les décisions prises par les écoles seront néfastes. Il faut être conséquent : voulons-nous un ministère qui fait de la microgestion ou des écoles qui ont les moyens de prendre les meilleures décisions pour leurs élèves ? Tout le monde affirme vouloir moins de bureaucratie au sein de l’État ; on ne peut pas seulement le dire, il faut aussi agir », affirme-t-elle.
Elle ajoute que les sommes seront remises aux centres de services scolaires (CSS), qui seront ensuite « responsables d’effectuer les achats en fonction des besoins de leurs élèves ». « L’utilisation de ces fonds sera encadrée par un regroupement budgétaire assorti d’objectifs, d’une reddition de comptes et d’attentes signifiées aux directeurs généraux des CSS », ajoute-t-elle, sans préciser la nature de ces attentes et objectifs. Mme Le Houillier assure aussi que « des ajustements pourront être apportés au besoin ».
Faute d’enveloppe protégée, le député Nadeau-Dubois a déjà proposé au gouvernement de donner une cible ou un plancher d’achats de livres québécois aux écoles. « Déréglementer complètement cet aspect-là, c’est trop risqué, surtout dans un contexte de recul du français, de compétition des géants du Web », a-t-il fait valoir.
Pour justifier le chiffre d’un million de livres mis de l’avant dans les communications de Mme LeBel, son cabinet propose un calcul. « Si l’on considère que le prix moyen d’un livre est de 21,22 $, plus d’un million de nouveaux livres pourront ainsi être rendus disponibles aux élèves », écrit Mme Le Houillier.
Pour rappel, le regroupement d’enveloppes choisi par Québec pourrait aussi faire en sorte que des écoles délaissent les sorties culturelles au profit du sport et des activités parascolaires.
« À l’heure actuelle, rien n’indique que l’investissement annoncé ne servira qu’à acheter des livres », réagit Karine Vachon, directrice générale de l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL).
« Aucune indication non plus s’il s’agit d’une bonification de l’enveloppe pour l’acquisition de livres. Le secteur du livre n’est donc pas rassuré, bien que toute volonté de mieux garnir les bibliothèques scolaires de livres québécois soit louable. »
L’Association des libraires du Québec (ALQ) et l’ANEL estiment que l’avenir du livre à l’école et le renouvellement de l’offre passent par des mesures protégées.
L’ALQ salue l’annonce qui « met des livres entre les mains des jeunes », mais souligne une contradiction : « le gouvernement investit 24,1 millions pour les bibliothèques scolaires du secondaire, tout en retirant la protection des enveloppes dédiées à l’achat de livres. »
« Ces sommes étaient protégées pour une raison », renchérit Ariane Régnier, de l’Association pour la promotion des services documentaires scolaires.
« Bien qu’apportant une flexibilité nécessaire à plusieurs niveaux, la fusion des mesures fragilise une ressource essentielle à la réussite éducative et à la littératie de nos élèves : l’accès à des collections de qualité. Cette décision fragilise l’entièreté d’un écosystème déjà éprouvé », estime la présidente.
Jean-Philippe Joubert, directeur général de la scène jeune public La Caserne, à Québec, suit le dossier de près. « Je ne doute pas du bien-fondé de cette mesure évidemment, mais je suis confus. La ministre annonce une mesure très ciblée, dans une réforme sans balises fermes qui obligeraient que l’argent octroyé serve uniquement à l’achat de livres au secondaire. J’anticipe ici le même glissement que pour les sorties culturelles. Si une école a d’autres priorités, elle achètera moins de livres ou fera moins de sorties. Dans ce contexte, comment mettre en place des politiques publiques égalitaires pour tous les élèves du Québec ? » demande-t-il.
avec Catherine Lalonde


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