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Xenia Fedorova : Macron expulse Anna Karénine

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Par Eric V.

Et si le pouvoir qui donne au monde des leçons d'ouverture pratiquait, à bas bruit, l'art le plus fermé qui soit — celui de bannir ? L'arrêté d'expulsion signifié le 29 juillet à Xenia Fedorova dit moins sur la Russie que sur une petite bourgeoisie française convaincue d'être universelle — et qui ne supporte plus rien de ce qui ne pense pas comme elle.

Le Président qui lisait

Il existe une légende dorée du macronisme, entretenue avec soin par les fabricants d'humeurs de la presse parisienne, celle d'un Président littéraire — élève de Ricœur, lecteur de Gide, amoureux des phrases —, et cette légende voudrait qu'un homme nourri de romans fût, par construction, incapable de la moindre étroitesse. L'affaire Fedorova la dément en une signature.

Car enfin, relisons Tolstoï. Dans Anna Karénine, l'héroïne n'est pas condamnée pour un crime : elle est condamnée pour s'être opposée à l'ordre de son mari — cet Alexis Alexandrovitch Karénine, haut fonctionnaire impeccable, qui ne hausse jamais le ton, qui ne frappe jamais, mais qui raye, qui classe, qui retranche. Une haine froide, obstinée, méticuleuse. La haine des bureaux.

C'est très exactement la manière dont l'État français traite aujourd'hui une égérie de la culture russe dont le seul tort avéré est de s'opposer au macronisme comme Anna s'opposait à l'ordre conjugal : frontalement, publiquement, sans demander pardon. On lui prête des « campagnes de désinformation » ; on ne produit, à cette heure, ni jugement, ni procès, ni contradictoire. Un arrêté. Une assignation. Un pointage quotidien.

Dans le roman, le mari trompé se rêvait en victime magnanime. Dans l'affaire qui nous occupe, l'État se rêve en civilisation assiégée. Le rôle de Karénine, à le bien regarder, n'est pas tenu par celle qu'on expulse.

La femme de la voiture

Il faut dire ici quelque chose de simple : je connais Xenia Fedorova. Elle eut un soir la gentillesse de me raccompagner dans sa voiture, et l'on apprend beaucoup d'une personne dans l'habitacle d'une voiture, la nuit, quand les caméras sont éteintes et que plus rien n'oblige. Elle n'est pas née de la dernière pluie — qui dirigerait RT France en l'ignorant ? — mais elle n'a rien, absolument rien, de l'idéologue binaire que l'on nous présente en Occident. Elle doute, elle nuance, elle écoute.

De son propre aveu, elle a tenté plusieurs fois d'ouvrir un dialogue avec le Président ou avec son entourage. Elle s'est heurtée, à chaque tentative, à une intolérance idéologique, à une courte vue, à une fermeture de principe qui n'ont rien à envier — c'est là le sel amer de l'histoire — à celles que les macronistes prêtent à Vladimir Poutine. Je suppose qu'aucun de ceux qui ont refusé de lui parler n'a perçu l'ironie. L'intolérance ne se voit jamais dans le miroir.

La leçon et le bannissement

Que révèle la mauvaise manière faite à Xenia Fedorova ? Une nouvelle fois, la sociologie profonde du pouvoir qui nous gouverne. D'un côté, on donne au monde entier des leçons de civilisation, d'ouverture d'esprit, de « valeurs » ; de l'autre, on bannit méthodiquement tout ce qui ne pense pas comme nous. On célèbre Voltaire dans les discours et l'on pratique la lettre de cachet dans les préfectures.

C'est le propre d'une certaine petite bourgeoisie française, étroite de vue et sûre de son fait, dont le Président est moins le chef que l'incarnation chimiquement pure. Elle ne débat pas : elle disqualifie. Elle ne réfute pas : elle expulse ou elle qualifie de "complotiste", comme le fait si bien son petit toutou fidèle Rudy Reichstag. Elle avance en troupeau serré, avec cette espèce d'ardeur de mouton que donne la certitude d'être du bon côté de l'histoire. La France a connu cela sous d'autres noms — l'ostracisme, la collaboration, l'excommunication de salon. Seuls les motifs varient, et la qualité des arrêtés.

Dernier mot

Cette bourgeoisie-là se croit worldwide. Elle voyage, elle « network », elle parle l'anglais des aéroports et se pense citoyenne du monde. Mais son cosmopolitisme est un décor : au fond d'elle-même, elle est d'un conformisme borné, casanier, provincial — le monde l'intéresse tant qu'il lui renvoie son image. Dès qu'une voix dissonante paraît, russe ou française d'ailleurs, le réflexe est toujours le même : dehors.

C'est un peu comme si l'on avait confié la France à Patrick Martin, du Medef, ou à Sophie Binet, de la CGT : deux appareils, deux catéchismes, une seule règle — tout ce qui ne pense pas comme moi doit être expulsé. Le contenu du dogme importe peu ; c'est le geste qui compte, et le geste est identique.

Une société libre ferait l'inverse, et l'inverse n'a rien d'héroïque : elle laisserait parler, elle répondrait, elle réfuterait ce qui mérite de l'être — car on ne réfute pas une idée avec un arrêté ministériel, on lui offre seulement le prestige des persécutés. Anna Karénine, chassée de tous les salons de Pétersbourg, finit sous un train. Son mari, lui, garda son rang, ses bureaux, sa réputation. C'est le mari, pourtant, que la littérature a jugé.

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