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À quelques jours seulement de l'élection régionale du 6 septembre, la Saxe-Anhalt, un petit Land de l'est de l'Allemagne peuplé de 2,1 millions d'habitants, se retrouve au centre de l'attention médiatique. Pour la première fois depuis l'effondrement du régime nazi d'Hitler il y a 81 ans, un politicien d'extrême droite pourrait devenir ministre-président d'un Land allemand.
Selon le dernier sondage Infratest-Dimap, l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) dispose d'une avance considérable avec 42 pour cent, devant l'Union chrétienne-démocrate (CDU) à 22 pour cent, le Parti de gauche (Die Linke) à 11 pour cent et les sociaux-démocrates (SPD) à 8 pour cent. Les Verts, l'Alliance Sahra Wagenknecht (BSW) et le Parti libéral-démocrate (FDP) luttent tous pour franchir le seuil d'entrée au parlement régional. Que la tête de liste de l'AfD, Ulrich Siegmund, devienne ou non le nouveau ministre-président dépend du nombre de partis qui échoueront à franchir le seuil de 5 pour cent et du soutien qu'il obtiendra ou non d'autres groupes parlementaires. Le BSW a déjà signalé sa disposition à coopérer.
Les principaux médias et les partis de l'establishment déploient d'immenses efforts pour se présenter comme des adversaires de l'AfD. Le 14 août, l'hebdomadaire Der Spiegel a affiché en couverture une photo de la tête de liste de l'AfD, Ulrich Siegmund, sous le titre « L'homme le plus dangereux d'Allemagne ». Le ministre-président sortant et tête de liste de la CDU, Sven Schulze, insiste, tout comme le chancelier Friedrich Merz, pour maintenir le «cordon sanitaire», le refus de toute coopération avec l'AfD. Le Parti de gauche est prêt à voter pour un ministre-président CDU afin d'arrêter l'AfD. Et l'organisation de campagne Campact dépense plus de 600 000 euros pour exhorter les gens à voter «tactiquement » et à donner leur seconde voix au SPD ou aux Verts afin d'empêcher un gouvernement régional monocolore de l'AfD.
Ce sont là des tentatives — certaines naïves, d'autres délibérées — d'induire le public en erreur. Siegmund n'est pas « l'homme le plus dangereux d'Allemagne ». Le danger fasciste ne provient pas de la personne de cet homme d'affaires de 36 ans, qui a consacré le début de sa carrière à étudier l'influence des odeurs sur le comportement d'achat des clients. Il est passé de la CDU à l'AfD il y a 12 ans, s'entourant alors de conseillers néofascistes.
Il ne vient pas davantage de la personne de la dirigeante de l'AfD, Alice Weidel, qui s'insurge contre la protection du climat aux heures de grande écoute sur la chaîne publique allemande ZDF et exige l'expulsion de 1,3 million de réfugiés syriens ainsi que la fin de la naturalisation des migrants.
Personne ne prendrait ces personnages grotesques au sérieux s'ils ne surfaient pas sur une vague de droite qui n'est pas de leur fait, mais de celui des élites dirigeantes. Ils sont l'offre qui répond à une demande émanant non pas de la population, mais de la classe dirigeante.
La montée de l'AfD
La montée de l'AfD ne peut être comprise que comme une partie du virage à droite international par lequel la classe dirigeante réagit à l'aggravation de la crise du capitalisme mondial. Donald Trump aux États-Unis, Giorgia Meloni en Italie et Marine Le Pen en France sont autant de manifestations de cette évolution. La guerre commerciale, la guerre, le réarmement, les coupes sociales, les licenciements massifs et l'enrichissement sans limites des riches sont incompatibles avec la démocratie. Ils exigent des formes de gouvernement autoritaires. C'est pourquoi la classe dirigeante, comme dans les années 1930, se tourne à nouveau vers les partis fascistes.
La fermeture brutale des frontières de l'Europe aux réfugiés, le retour de l'Allemagne au militarisme et à la guerre, le détournement de centaines de milliards d'euros des dépenses sociales vers le réarmement, la dévastation de l'industrie automobile, le déclin de régions entières, la construction d'un État policier et de surveillance et la banalisation du régime nazi d'Hitler par des professeurs de droite ont créé le climat empoisonné dans lequel prospère l'AfD.
Fondée par des professeurs d'économie conservateurs pour qui les politiques d'austérité du gouvernement Merkel n'allaient pas assez loin, l'AfD s'est transformée, au fil de plusieurs changements de direction, dans le parti d'extrême droite qu'elle est aujourd'hui. Chemin faisant, elle a été conseillée par Hans-Georg Maaßen, alors chef des services de renseignement intérieurs allemands, l'Office fédéral de protection de la Constitution (Verfassungsschutz), et promue par les médias. Son programme ne s'oppose pas aux politiques des partis de l'establishment : il les pousse jusqu'à leur extrême conclusion.
Les points clés du « programme de gouvernement » de l'AfD pour la Saxe-Anhalt comprennent une « offensive d'expulsion et de remigration » ; des incitations à ce que les femmes allemandes aient davantage d'enfants afin de contrer « l'extinction du peuple allemand » ; un « État fort qui fait respecter l'ordre public » ; la commémoration des «sacrifices militaires » de la Première et de la Seconde Guerre mondiale ; un système scolaire qui en finit avec « l'enseignement-nounours » et se fonde sur « l'autorité » ; la mise au pas de la culture et de la science pour les conformer aux valeurs et traditions «allemandes» ; le rejet de « l'idéologie climatique mondialiste» ; la fin de l'audiovisuel public ; des « finances publiques saines » reposant sur le strict respect du « frein à l'endettement ».
Ce n’est pas là un programme contre la hausse des prix, la baisse des retraites et le délabrement des écoles et des hôpitaux, comme le prétend l'AfD dans sa campagne électorale. Le « respect du frein à l'endettement » et les « finances publiques saines » signifient de nouvelles coupes sociales. L'« État fort » est destiné à réprimer la résistance à celles-ci, la commémoration des «sacrifices militaires » vise à produire de la chair à canon fraîche pour les guerres présentes et futures, et un système scolaire autoritaire doit dresser les enfants sur le modèle de l'État militaire prussien. La protection du climat doit être sacrifiée à l'accumulation effrénée de profits, tandis que l'« offensive d'expulsion » sert à diviser la classe ouvrière et à faire des membres les plus vulnérables de la société les boucs émissaires de la crise capitaliste. En Saxe-Anhalt, seuls 12 pour cent des habitants sont issus de l'immigration, contre 31 pour cent à l'échelle nationale.
L'imposture du cordon sanitaire
Invoquer le cordon sanitaire (ou « pare-feu» en Allemagne) contre l'AfD sert à détourner l'attention de cette convergence de programmes et d'objectifs politiques. La CDU n'hésitera pas à faire cause commune avec l'AfD dès qu'elle jugera le moment venu. Il en va de même pour les autres partis.
Dès 2020, la CDU de Thuringe, agissant en collusion secrète avec l'AfD, a contribué à faire élire le politicien du FDP Thomas Kemmerich au poste de ministre-président. Le parti fédéral n'a rappelé à l'ordre sa section de Thuringe qu'après le déclenchement d'une tempête d'indignation dans tout le pays. En 2025, peu avant les élections fédérales, le dirigeant de la CDU, Merz, a lui-même lancé un ballon d'essai. Avec le soutien de l'AfD, son groupe parlementaire a fait adopter au Bundestag une motion anti-migrants.
Au niveau international, le gouvernement Merz-Klingbeil collabore étroitement, depuis longtemps, avec des figures d'extrême droite comme Donald Trump, Giorgia Meloni et Volodymyr Zelensky. Zelensky glorifie comme héros nationaux des collaborateurs nazis responsables de la mort de dizaines de milliers de personnes. Son gouvernement a interdit les partis de gauche et emprisonné le militant socialiste et anti-guerre Bogdan Syrotiuk sous l'accusation de haute trahison. Le gouvernement allemand a même déclaré que le soutien à Israël était « raison d'État » en Allemagne, alors même que le gouvernement israélien perpètre un génocide contre les Palestiniens et compte des ministres fascistes.
Pour sa part, l'AfD oubliera sans problèmes ses tirades contre les « partis établis » dès qu'elle obtiendra ne serait-ce qu'une petite part du pouvoir. De même, elle abandonnera rapidement sa critique de la guerre en Ukraine, car elle soutient fondamentalement le retour de l'Allemagne au militarisme et à une politique étrangère agressive.
Toute la démagogie populiste de l'AfD est conçue pour capter la colère grandissante face aux conséquences catastrophiques de la politique gouvernementale et la canaliser dans une direction réactionnaire. Ce faisant, elle ne recule devant aucune supercherie politique. Le parti, qui a l'anticommunisme inscrit dans son ADN, s’est durant la campagne électorale adonné à la nostalgie de la République démocratique allemande (RDA). Siegmund a organisé des cortèges de véhicules rassemblant des centaines de motos Simson «Schwalbe » fabriquées en Allemagne de l'Est.
Cela a toujours été la méthode des fascistes. Le Parti nazi d'Hitler, dont le but était d'écraser le mouvement ouvrier socialiste, portait dans son nom même les mots « socialiste » et « ouvrier ». Il agitait contre le capital financier international mais, une fois au pouvoir, il s'est révélé être la dictature nue du capital. Hitler a écrasé les partis ouvriers et les syndicats et traité les grands patrons de la finance et de l'industrie avec des gants de velours, à condition qu'ils ne soient pas juifs. Le réarmement et l'exploitation du travail forcé leur ont permis d'empocher d'énormes profits.
Donald Trump, l'escroc de l'immobilier et exploitant de casinos issu de l'establishment new-yorkais, s'est posé pendant sa campagne électorale en champion des exclus et des opprimés.
Fascisme et socialisme
Cette démagogie droitière ne trouve un écho que parce qu'il n'existe aucune opposition sérieuse à la guerre et au capitalisme du côté de la gauche. Les syndicats, qui étouffent tout acte de résistance contre les baisses de salaires et les coupes sociales et cogèrent de manière «socialement responsable » la destruction de dizaines de milliers d'emplois, ou le Parti de gauche qui débite des phrases de gauche tout en menant quand il gouverne la même politique de droite que tous les autres partis, portent une responsabilité particulière dans la montée de l'AfD.
L'AfD trouve un terrain particulièrement fertile en Allemagne de l'Est, mais elle est aussi créditée de 28 pour cent à l'échelle nationale. Les habitants de l'Allemagne de l'Est ont vécu la destruction de l'industrie qui a suivi la réunification avec l'Allemagne de l'Ouest en 1990 et sont aujourd'hui frappés par une nouvelle vague de perte de revenu due à l'inflation et de fermetures d'usines. La Saxe-Anhalt a perdu plus d'un quart de sa population depuis la réunification, passant de 2,9 millions à 2,1 millions d'habitants. Avec 48 ans, la moyenne d'âge y est la plus élevée de tous les Länder allemands.
Le Parti de gauche a joué un rôle décisif dans ce déclin. Dans les années 2010, il obtenait des résultats électoraux d'environ 30 pour cent en Allemagne de l'Est. Mais il n'a tenu aucune de ses promesses électorales de gauche. C'est dans ce vide que s'est engouffrée l'AfD. En Thuringe, où le Parti de gauche a occupé le poste de ministre-président pendant 10 ans, l'AfD est désormais créditée de plus de 40 pour cent, tout comme en Saxe-Anhalt.
Léon Trotsky décrivait un jour le fascisme comme le « parti du désespoir » et le socialisme comme le « parti de l'espoir ». Une lutte vigoureuse de la classe ouvrière redonnerait espoir à nombre de ceux qui votent aujourd'hui pour l'AfD par protestation et par désespoir ; et elle transformerait la situation politique. Mais une telle lutte est bloquée par le Parti de gauche et les syndicats.
La politique du Parti de gauche consistant à s'allier aux partis de la guerre et de l'austérité — la CDU et le SPD — contre l'AfD ne peut que renforcer l'AfD. Celle-ci vit de son aura d'adversaire des « partis établis ». Elle a salué la couverture du Spiegel qualifiant Siegmund d'«homme le plus dangereux d'Allemagne » comme un coup de pouce à sa campagne électorale. Siegmund a signé des piles d'exemplaires du magazine et les a distribués à ses partisans.
Mais l'emprise des appareils bureaucratiques sur la classe ouvrière commence à se desserrer. Les signes d'un renouveau de la lutte des classes se multiplient dans le monde entier. C'est sur cela que doit se fonder la résistance à l'AfD — et non sur des manœuvres parlementaires avec les partis qui ont aidé l'AfD dans son ascension.
Le programme électoral du Sozialistische Gleichheitspartei (Parti de l'égalité socialiste, SGP) pour l'élection du Land de Berlin le 20 septembre déclare:
La lutte contre l'AfD exige donc une rupture avec tous les partis capitalistes et la mobilisation politique de la classe ouvrière sur la base d'un programme socialiste international. Il est temps d’opposer au système du profit en faillite une société égalitaire, démocratique et socialiste.


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