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Vous regardez un proche… et son visage se transforme : ce trouble méconnu fascine les neurologues

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Devant les portraits de Pablo Picasso ou de Francis Bacon, certains ont émis l'hypothèse que ces peintres souffraient d'un trouble de la perception des visages. L'affection en question porte un nom : la prosopométamorphopsie. Elle déforme la vision des visages, parfois au point de leur donner une apparence monstrueuse, sans altérer le reste du champ visuel. Un cas clinique documenté récemment a permis d'en obtenir la première représentation fidèle.

Un trouble à ne pas confondre avec la prosopagnosie

La distinction est essentielle. La prosopagnosie se traduit par une difficulté à reconnaître les visages, sans aucune distorsion visuelle. La prosopométamorphopsie, quant à elle, laisse la reconnaissance largement intacte mais déforme ce qui est vu.

Les distorsions prennent des formes variées : visages étirés, affaissés, aux éléments déplacés, ou perçus plus petits ou plus grands que la normale. Elles peuvent toucher l'ensemble du visage, un seul côté, ou se limiter à certaines structures comme le nez et la bouche.

La prosopométamorphopsie affecte uniquement la perception des visages. © Arisctur, Adobe Stock

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Dans la plupart des cas, elles affectent aussi bien les visages réels que les images de visages, sur papier comme sur écran. Cette particularité complique considérablement le travail des chercheurs : demander à un patient de valider une illustration de ce qu'il perçoit revient à lui présenter une image qui lui apparaîtra elle-même déformée.

Des causes multiples, une origine toujours cérébrale

Contrairement à la prosopagnosie, qui peut être acquise après une lésion cérébrale ou présente dès la naissance, la prosopométamorphopsie semble toujours consécutive à un problème cérébral survenu au cours de la vie.

En 2021, des chercheurs néerlandais ont recensé 81 cas publiés dans la littérature scientifique. Les causes identifiées se révèlent hétérogènes :

  • Infarctus cérébral, c'est-à-dire une interruption du flux sanguin dans une région du cerveau.
  • Accident vasculaire cérébral hémorragique, correspondant à un saignement intracérébral.
  • Complications chirurgicales.
  • Traumatisme crânien.
  • Tumeur cérébrale.

Dans 24 % des cas, aucune anomalie structurelle n'a pu être mise en évidence. Chez ces patients, le trouble s'associait à d'autres affections, notamment l'épilepsie, la migraine et la schizophrénie.

La prosopagnosie est un trouble peu connu et pourtant relativement fréquent, d'après des chercheurs d'Harvard. © Axel Bueckert, Adobe Stock

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Un point rassure : la majorité des personnes atteintes récupèrent, totalement ou partiellement. La régression fait parfois suite au traitement de la cause sous-jacente, antiépileptiques ou ablation chirurgicale d'une tumeur. Elle survient aussi spontanément chez certains patients. Les délais varient de quelques heures à quelques années, la fourchette la plus fréquente allant de quelques jours à quelques semaines.

Les personnes atteintes de prosopométamorphopsie savent que leur perception diffère de celle des autres. Malgré les distorsions, les patients savent identifier leurs proches. © AOosthuizen, iStock

Reconnaître malgré la déformation

Le paradoxe est frappant : malgré des distorsions parfois spectaculaires, les patients perdent très rarement la capacité d'identifier leurs proches.

Plusieurs facteurs l'expliquent. Les indices non faciaux, comme la voix ou les vêtements, prennent le relais. Par ailleurs, chez certains malades, les distorsions n'apparaissent pas immédiatement mais après quelques minutes d'observation, ce qui laisse le temps de reconnaître l'interlocuteur.

Des travaux menés sur des personnes non atteintes, exposées à des visages artificiellement déformés, ont par ailleurs montré que la distance d'observation influence sensiblement la précision de la reconnaissance.

Le cas VS : une exception précieuse

Fin mars 2024, une équipe du département des sciences psychologiques et cérébrales du Dartmouth College, à Hanover aux États-Unis, a publié la description d'un cas singulier.

Le patient, désigné par les initiales VS, a 51 ans. Il présente une lésion de l'hippocampe, région cérébrale principalement associée à la mémoire, et ne suivait aucun traitement au moment de son évaluation. Son dossier mentionne des antécédents de trouble affectif bipolaire et de stress post-traumatique, un traumatisme crânien important à 43 ans ayant nécessité une hospitalisation, ainsi qu'une possible intoxication au monoxyde de carbone quatre mois avant l'apparition des symptômes.

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Depuis 31 mois, il voit les visages étirés et parcourus de profonds sillons, une apparence qu'il qualifie lui-même de « démoniaque ». Initialement très difficiles à supporter, ces perceptions sont devenues plus tolérables avec le temps, et elles ne l'empêchent pas de reconnaître ses proches. Sa particularité tient ailleurs : les visages représentés sur papier ou sur écran lui apparaissent parfaitement normaux.

Recréer l'invisible

Cette dissociation a fourni aux chercheurs un levier méthodologique inédit. Ils ont présenté à VS des personnes en chair et en os, puis, sur un écran d'ordinateur, des photographies de ces mêmes personnes prises dans des conditions d'éclairage identiques. En passant alternativement de l'une à l'autre, le patient a pu décrire précisément l'écart entre les deux perceptions.

À l'aide d'un logiciel de retouche, l'équipe a modifié chaque photographie en temps réel jusqu'à correspondance avec ses indications. Le procédé a permis d'obtenir les premières visualisations photoréalistes des distorsions perçues dans ce trouble.

Des filtres verts qui atténuent, des rouges qui aggravent

Les chercheurs ont également observé une influence de la couleur. En faisant regarder des visages à VS à travers des filtres plastiques colorés, ils ont constaté que les filtres verts atténuaient les distorsions par rapport à l'observation sans filtre, tandis que les filtres rouges les intensifiaient.

Il suggère aussi, plus largement, que la couleur intervient dans la façon dont le cerveau construit la forme des visages

Ce résultat ouvre une piste concrète, celle de lunettes à filtres colorés pour réduire les déformations. Il suggère aussi, plus largement, que la couleur intervient dans la façon dont le cerveau construit la forme des visages. Il s'agit toutefois d'une observation portant sur un seul patient, qui demande à être confirmée.

Ce que ce trouble pourrait révéler

Chaque nouveau cas documenté affine la compréhension des mécanismes de la reconnaissance faciale. De nombreuses questions restent ouvertes : comment le cerveau se représente-t-il un visage, quelles régions cérébrales interviennent, que révèle la nature précise des distorsions, et pourquoi celles-ci disparaissent spontanément chez certains patients et pas chez d'autres.

Un point mérite enfin d'être souligné, car il évite un malentendu fréquent. Les personnes atteintes de prosopométamorphopsie savent parfaitement que leur perception diffère de celle des autres. Elles ne croient pas que le monde qui les entoure est réellement déformé.

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