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Vu du ciel, le relief karstique de la municipalité de Chongqing, dans le sud-ouest de la Chine, semble percé à l'emporte-pièce. L'une de ces béances porte un nom : Xiaozhai Tiankeng, littéralement « puits céleste » dans le vocabulaire karstique local. Les habitants du comté de Fengjie, situé à environ 250 kilomètres au nord-est de Chongqing, connaissent la cavité depuis des siècles.
Ce n'est qu'en 1994 qu'une expédition menée dans le cadre d'un programme d'exploration sino-britannique en mesure précisément les dimensions et descend dans le réseau souterrain qui s'ouvre à son pied. Depuis, le site s'est imposé comme la référence mondiale de sa catégorie.
Une cavité aux dimensions difficiles à se représenter
Les chiffres résistent à l'intuition. L'ouverture du gouffre mesure 626 mètres de long sur 537 mètres de large, et sa profondeur oscille entre 511 et 662 mètres selon le point du rebord depuis lequel on la mesure.
Autrement dit, la tour Eiffel disparaîtrait entièrement dans cette cavité, et il resterait encore de la place au-dessus de sa pointe pour en loger presque une seconde. L'ouverture, elle, est assez large pour contenir une fois et demie le diamètre de l'O2 Arena de Londres.
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Le volume total avoisine 120 millions de mètres cubes, soit l'équivalent d'environ 40 000 piscines olympiques. Aucun autre gouffre recensé sur la Planète n'atteint cette échelle.
Comment l'eau a sculpté un abîme à deux étages
L'histoire commence il y a environ 128 000 ans. Pendant des dizaines de millénaires, l'eau de pluie, acidifiée par le dioxyde de carbone de l'atmosphère, s'est infiltrée dans le calcaire poreux du sous-sol. En dissolvant lentement la roche, elle a élargi les fissures jusqu'à transformer le massif en gruyère géologique.
Sous terre, une rivière longue de 8,5 kilomètres a creusé en parallèle un réseau de galeries connu sous le nom de grotte de Difeng, en perdant 364 mètres d'altitude sur son parcours. La voûte rocheuse s'est peu à peu fragilisée, jusqu'à céder d'un coup et ouvrir la cavité au grand jour.
Le résultat présente une morphologie rare. Un cratère supérieur, le plus large, encadré de falaises verticales, se rétrécit vers une cavité inférieure plus étroite. Chacun de ces deux « bols » plonge d'environ 320 et 340 mètres, séparés par un rebord en pente. Cette forme de sablier suggère un effondrement en deux temps, lors d'épisodes espacés de plusieurs milliers d'années. La date exacte de chacun reste inconnue.
Dans ce gouffre règne un microclimat humide et frais, qui entretient une forêt subtropicale mature et engendre une signature chimique inversée : les feuilles y stockent davantage d’azote, de phosphore et de calcium, tout en présentant une teneur en carbone réduite. © jimmyan, iStock
Une forêt subtropicale sous une lumière rare
Au fond du gouffre règne un microclimat humide et frais qui entretient une forêt subtropicale mature, alors que la lumière solaire n'y parvient qu'en faible quantité.
Les naturalistes y ont recensé plus de 1 200 espèces végétales. Parmi elles figure le ginkgo, fossile vivant dont la lignée traverse les âges depuis l'ère des dinosaures, ainsi que des fougères et des mousses que l'on ne trouve nulle part ailleurs.
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La faune n'est pas en reste. Le léopard nébuleux, félin arboricole capable d'ouvrir la mâchoire à cent degrés, fréquente les lieux. Sa présence indique qu'un corridor écologique relie encore le fond du gouffre aux forêts voisines : l'isolement n'y est donc pas total.
Des feuilles à la signature chimique inversée
Une étude parue dans la revue Chinese Journal of Plant Ecology a comparé la composition des végétaux du fond avec celle de leurs cousines de surface. Les feuilles du gouffre stockent davantage d'azote, de phosphore et de calcium, tout en affichant une teneur en carbone réduite.
Cette signature chimique inversée traduit une adaptation à un milieu particulier : pauvre en lumière, mais riche en humus, apporté par les eaux de ruissellement et les chutes de feuilles qui s'accumulent au fond depuis des millénaires.
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C'est précisément cette singularité que la fréquentation touristique remet aujourd'hui en question. La province autorise désormais les visites encadrées, un escalier de plusieurs milliers de marches ayant été aménagé pour descendre le long des parois. Les biologistes s'en inquiètent : une partie des espèces présentes n'a pas encore été décrite, et la moindre perturbation de cet équilibre pourrait effacer ce que 128 000 ans d'isolement ont façonné.


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