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À mon arrivée dans les alentours de la petite ville de Saint-Quentin, au Nouveau-Brunswick, une question que je m’étais posée plusieurs fois avant mon voyage en voiture vers le Québec m’est brusquement revenue en tête : comment combattre la démoralisation trumpienne dans les ruines du journalisme américain ? La veille, à Presque Isle, dans le Maine, j’avais senti mon angoisse due au pitoyable état de mon pays et de mon métier s’aggraver pendant que je traversais le comté d’Aroostook, fief natal de la cynique sénatrice républicaine Susan Collins.

Dans cette vaste région rurale, l’étendue de l’influence de la société familiale S.W. Collins va de pair avec le soutien populaire à Donald Trump. J’ai pu mesurer là les effets de ce que j’appellerais le syndrome d’aveuglement trumpien, un phénomène nourri à l’idiotie crue des réseaux sociaux qui a largement détruit le contre-pouvoir politique des médias traditionnels, déjà affaiblis par les vols gigantesques de leur contenu par les GAFAM et ceux à venir par l’intelligence artificielle.

De nos jours, il est franchement déprimant d’être Américain — pire : d’être un journaliste américain.

Et voilà qu’en route pour ce qui fut jadis la Nouvelle-France, j’ai fait une pause dans un café Tim Hortons, où je suis tombé par hasard sur un remède à mon malaise. En m’approchant du comptoir, je me suis aperçu qu’ici, dans une province que je croyais entièrement anglophone, tout le monde parlait français — clients et employés. J’avais donc appris quelque chose de nouveau. Grossièrement ignorant de l’Acadie historique, j’étais tombé sans le savoir au milieu d’une culture indigène vivante que je découvrais comme un Jacques Cartier du XXIe siècle. N’est-ce pas là un des buts principaux du journalisme ?

Complètement réveillé, je me suis souvenu de la raison de mon trajet. Ambitionnant d’explorer une nouvelle région au passage, j’avais hâte d’arriver à l’heure au Festival international du journalisme de Carleton-sur-Mer dans l’espoir de me changer les idées et, éventuellement, d’amoindrir ma déprime éditoriale.

Le magnifique panorama azur de Carleton-sur-Mer était de bon augure. Il faisait agréablement frais et ensoleillé lorsque j’ai franchi l’entrée du Quai des arts pour assister au débat opaquement titré « Comment continuer la conversation ? ». Michel Désautels a précisé le dilemme : comment journalistes et grand public peuvent-ils continuer à communiquer utilement, alors que l’estime à l’égard de ce métier se retrouve quelque part en dessous de celle accordée aux assassins professionnels, selon les sondages ? La discussion avec Mark Fortier, éditeur et auteur (« pas journaliste »), David Colon, professeur à Sciences Po Paris, Nathalie Collard, de La Presse, et Béatrice Delvaux, du Soir, en Belgique, était si percutante que j’ai failli l’interrompre comme l’aurait fait un invité impatient durant un dîner pour défendre mon idée du journalisme.

Heureusement, j’ai gardé le silence. En fin de compte, c’est très bien d’écouter et de se la fermer — une bonne pratique souvent oubliée par mes confrères américains. C’est encore mieux quand on se permet d’écouter les questions d’un public censé être peu admiratif des journalistes. Ces lecteurs, auditeurs, téléspectateurs — acheteurs de 2000 billets à 45 $ la journée — ont brillé par leur bonne foi et leur intelligence.

C’était pourtant formidable de pouvoir se mêler à la foule de scribes si mal vus qui intervenaient non seulement durant les conférences, mais aussi, informellement, pendant les entractes. J’étais ravi de rencontrer pour la première fois des collègues que j’admire, comme Michel David, Daniel Renaud et Jean-François Lépine, mais également des personnalités politiques célèbres — Louise Beaudoin, en particulier — et moins connues, comme Patricia Chartier, mairesse de Maria, la ville voisine.

Les remarques formulées dans les coulisses sont souvent les plus mémorables. Je pense par exemple à ces deux intervenants d’un certain âge discutant de l’ironie gênante de constater que le souverainisme de leur jeunesse, considéré comme de gauche à l’époque, les situerait aujourd’hui aux côtés des nationalistes de droite. J’y ai vu une bonne préface pour le panel sur l’héritage politique du souverainiste René Lévesque, où Michel David a opportunément rappelé que l’ancien journaliste engueulait souvent les journalistes.

L’engueulade n’était pas à l’ordre du jour avec les membres du public qui ont assisté à mes trois interventions (dont une en solo, habilement animée par Valérie Gaudreau). Être accueilli par des centaines de gens authentiquement curieux, réfléchis et sensibles à ce que je tentais de transmettre (dont la valeur scolaire de la dictée) m’a mis en joie. Visiblement horrifiés par Trump, Gaza ou l’Iran, ils ne possédaient pas le cynisme typique de certains gauchistes (moi compris) qui sombrent parfois dans les critiques du « système » sans faire la distinction entre tendances et traditions (par exemple, l’effet d’avoir été élevé dans la chaudière brutale de l’industrie immobilière new-yorkaise sur Trump le solipsiste).

Il m’a semblé que rien ne leur échappait, y compris le sens de ma croisade anti-GAFAM pour le journalisme imprimé, lue sur papier et non à l’écran. Bravo à Maryne Dumaine, directrice de L’Aurore boréale, journal francophone du Yukon, et à Mireille Chartrand, présidente de Tam Tam, journal communautaire de Matapédia-et-les-Plateaux, qui m’ont présenté leurs publications physiques.

Comment être déprimé pour l’avenir de l’Amérique et de sa presse devant une telle sincérité et une telle ténacité de la langue française ? De retour dans le Maine, j’ai acheté le canard local, The County, dans lequel un chroniqueur bilingue — par une intéressante coïncidence, nommé Don Levesque — prônait l’enseignement du français pour les jeunes afin d’augmenter leur « créativité » et leur « force mentale ». Et comment ! J’ajouterais pour décupler leur esprit critique et leur résistance à Trump et à Collins.

Vive l’Aroostook libre !

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