Une méduse dont l’ombrelle peut atteindre la taille d’un chapeau, et dont le poids grimpe jusqu’à 10 kilos, soit celui d’un chien de taille moyenne, remonte chaque été les côtes de Méditerranée orientale. Elle avance en bancs qui s’étirent sur des dizaines de kilomètres, parfois une centaine, et laisse sur son passage des baigneurs brûlés par ses tentacules. Elle s’appelle Rhopilema nomadica, la méduse nomade, et elle n’a rien d’une espèce méditerranéenne. Elle vient de la mer Rouge, arrivée par un chantier vieux de plus d’un siècle et demi : le canal de Suez.
Le phénomène porte un nom : la migration lessepsienne.
À retenir
- La méduse nomade pèse jusqu’à 10 kilos et forme des bancs continus de 100 kilomètres de long en Méditerranée orientale.
- Elle est arrivée par le canal de Suez depuis les années 1970, profitant de l’affaiblissement du filtre biologique entre les deux mers.
- Plusieurs centaines d’espèces lessepsiennes invasives vivent désormais en Méditerranée, modifiant l’écosystème et les paysages sous-marins.
Sommaire
Un isthme percé, deux mers reliées
Avant 1869, la mer Rouge et la Méditerranée ne communiquaient pas : un isthme de sable et de roche séparait les deux bassins depuis toujours. Le percement du canal a changé la donne, mais pas d’un coup. Les premiers kilomètres traversaient des lacs si salés qu’ils agissaient comme un filtre naturel, bloquant la plupart des espèces marines qui tentaient de les franchir. Ce verrou biologique s’est affaibli année après année, à mesure que le sel de ces lacs se diluait dans l’eau qui transitait entre les deux mers.
Les élargissements successifs du canal, menés pour accueillir des porte-conteneurs toujours plus gros, ont aussi augmenté le débit d’eau qui circule entre les deux bassins. Plus d’eau, moins de sel concentré, moins d’obstacle biologique : la voie s’est ouverte en grand aux espèces originaires de la mer Rouge.
Le courant dominant va dans un seul sens.
La méduse nomade, une brûlure venue de la mer Rouge
La méduse nomade profite de ce couloir depuis les années 1970, quand les premiers essaims ont commencé à être signalés au large d’Israël. Elle est aujourd’hui un phénomène estival massif entre le Liban, la Syrie, l’Égypte et la Turquie, et elle remonte peu à peu vers l’ouest du bassin. Ses tentacules urticants provoquent des brûlures douloureuses chez les baigneurs, parfois des marques qui persistent plusieurs jours sur la peau.
Les essaims apparaissent chaque année entre juin et septembre, portés par les courants côtiers qui longent la Méditerranée orientale du sud vers le nord. Ils forment des bancs continus qui peuvent s’étirer sur des dizaines de kilomètres, jusqu’à une centaine selon les années, obligeant certaines plages à fermer temporairement pendant la haute saison touristique. Les pêcheurs locaux racontent des filets colmatés en quelques heures, la maille saturée de matière gélatineuse, la prise du jour rendue invendable. Les centrales qui pompent l’eau de mer pour leur refroidissement doivent elles aussi filtrer ces amas, un problème récurrent sur les côtes israéliennes et libanaises.
Aucune de ces contraintes n’arrête vraiment l’espèce. La méduse nomade tolère une eau chaude, salée et pauvre en oxygène, exactement le type de conditions que le réchauffement du bassin oriental de la Méditerranée rend plus fréquentes.
Poisson-lion, poissons-lapins : la liste s’allonge
La méduse n’a pas emprunté seule le canal. Le poisson-lion, reconnaissable à ses rayures et à ses épines dorsales venimeuses, s’est installé dans les failles rocheuses de Méditerranée orientale, où il ne compte quasiment aucun prédateur naturel. Les poissons-lapins, herbivores voraces d’origine indo-pacifique, broutent les herbiers marins jusqu’à les faire disparaître par endroits, transformant des fonds autrefois végétalisés en étendues rocheuses nues.
Ce sont des paysages sous-marins qui changent de visage.
Les captures de pêche en témoignent d’une décennie à l’autre : certaines espèces méditerranéennes historiques reculent dans les statistiques, tandis que les prises de poissons venus de la mer Rouge progressent dans les filets chypriotes, israéliens ou turcs. Les scientifiques qui suivent ces populations recensent aujourd’hui plusieurs centaines d’espèces lessepsiennes établies en Méditerranée, un chiffre qui continue d’augmenter chaque année. La Méditerranée occidentale, plus fraîche, reste pour l’instant beaucoup moins concernée que le bassin oriental.
Pourquoi personne ne referme le canal
Fermer ou re-saliniser le canal de Suez pour stopper ces migrations n’a jamais été sérieusement envisagé. L’ouvrage reste l’une des routes maritimes les plus stratégiques au monde, empruntée chaque année par des dizaines de milliers de navires qui relient l’Europe à l’Asie sans contourner l’Afrique. Toute restriction du débit ou de la navigation aurait un coût économique sans commune mesure avec le désagrément d’une saison de baignade gâchée. Les autorités égyptiennes ont au contraire continué d’élargir et d’approfondir le canal ces dernières années, ce qui va plutôt dans le sens d’un débit renforcé entre les deux mers.
Chaque été ramène son lot de nouvelles observations, et les chercheurs qui étudient la faune lessepsienne ajoutent régulièrement des espèces à leurs relevés. Le sens du courant, lui, n’a pas varié depuis un siècle et demi : la mer Rouge continue d’alimenter la Méditerranée, jamais l’inverse.
Sources : israelscienceinfo.com | especes-risque-sante.info


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