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Un professeur de mathématiques est devenu la cible d'un journaliste au XIXe siècle

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La rédaction propose à ses lecteurs une rubrique mensuelle animée par l'historien Jean-Paul Lefebvre-Filleau. 

Sur le même thèmeHistoireimpressionnisme

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Arthur Boudin fut principal du collège de Honfleur entre 1874 et 1902.

Arthur Boudin fut principal du collège de Honfleur (Calvados) entre 1874 et 1902. ©Dr

Par Rédaction Vernon Publié le 9 août 2026 à 18h10

Cousin éloigné du célèbre artiste-peintre Eugène Boudin (1824-1898), l’un des pères de l’impressionnisme, l’Honfleurais Arthur Boudin (1836-1906), professeur agrégé de mathématiques au collège d’Honfleur (Calvados) a été la tête de turc du journaliste, écrivain et humoriste Alphonse Allais (1854-1905).

Ce dernier, ancien élève au collège municipal de Honfleur (Calvados), rue de l’Homme-de-Bois, entre 1865 et 1870, eut à souffrir de la ferme autorité d’Arthur Boudin.

Une fois devenu adulte et célèbre, l’ancien potache décide de se venger en se moquant, par voie de presse, de son ancien professeur, devenu entre-temps principal du collège.

Une opportunité bienvenue

Lorsque l’enseignant est promu chevalier de la Légion d’honneur, Allais écrit à son encontre dans Le Journal, quotidien parisien, rubrique mondaine :

« La France entière sera heureuse de voir récompenser le mérite. Monsieur Boudin, principal du collège de Honfleur, est l’inventeur, comme on le sait, du ressort du même nom. »

À la suite de la protestation véhémente d’Arthur Boudin, Allais rectifie avec finesse sa communication précédente :  » Contrairement à ce que nous écrivions dans notre précédent numéro, Monsieur Boudin n’a rien inventé. Pas même le ressort qui porte son nom ».

Tout s’envenime quand le maire Henri-Carolin Butel (1832-1905), déclare, dans l’hebdomadaire L’Avenir de Deauville et de Trouville, le 13 septembre 1896 :

« Il y  a des bornes à la plaisanterie »

 » Il y a des bornes à la plaisanterie. Le littérateur honfleurais qui cultive le genre maboul pour les délices des énervés, dans  »Le Journal », en épatant le public avec des histoires dans le style du  »Captain Cap » [personnage créé par Allais] – le phénoménal dans l’idiot -, a lancé le 2 septembre une blague énorme et de mauvais goût contre un fonctionnaire honorable. Il prend aujourd’hui comme tête de Turc le distingué principal du collège de Honfleur, Monsieur Boudin, un homme honoré entre tous, et qui est l’exemple du travail et de la probité, un homme qui s’est fait lui-même, et dont toute la carrière s’est accomplie dans notre arrondissement. Monsieur Alphonse Allais trouve spirituel de raconter que le Principal court les foires avec des élèves noirs, dans une baraque portant pour enseigne :  »Grand Salon Malgache : Exhibition d’une bande de Fahavalos récemment capturés par nos troupes. » C’est peut-être drôle après dîner, quand le dîner fut copieux : c’est inadmissible dans un journal sérieux, qui veut servir les Lettres et qui compte parmi ses collaborateurs des écrivains estimés. « 

Il est vrai que Le Journal, de tendance littéraire et républicaine, reçoit la collaboration d’éminents auteurs tels Octave Mirbeau, Maurice Barrès, Émile Zola, Jules Renard, Raoul Ponchon, Georges Clemenceau, Georges Courteline et… Alphonse Allais.

Une conclusion menaçante

La rédaction de L’Avenir de Deauville et de Trouville, ignorante de la psychologie d’Alphonse Allais, conclut ainsi :

 » Sur les conseils de ses amis, Monsieur Allais s’est à peu près rétracté. Nous pensons que Monsieur Boudin ne voudra pas poursuivre, quoique le mauvais effet ait été produit, et qu’il prendra la chose avec la résignation du sage. Sans quoi, quelle jolie occasion de fonder, au profit de la ville de Honfleur, une bourse d’externe au collège…avec les dommages et intérêts ! La bourse  »Alphonse Allais ! » Le capitaine Cap, certes, aurait trouvé ça  »gondolant ! »

La riposte d’Alphonse Allais

Allais ne lâche pas facilement sa proie. Il aurait mieux valu pour le principal du collège d’Honfleur que l’article de L’Avenir de Deauville et de Trouville ne paraisse pas. Allais ressert le plat dans Le Journal, avec le titre suivant :  » Un scandale dans le Calvados ».

« Mes lecteurs se souviennent peut-être d’une petite réclamation que j’eus à enregistrer, voici environ deux ans, dans ces mêmes colonnes. Elle émanait de Monsieur Boudin, l’éminent principal du collège d’Honfleur, lequel avisait le public qu’il n’avait rien de commun avec l’inventeur du ressort qui porte son nom. J’étais loin de me douter, à cette époque, que j’aurais à revenir publiquement sur les agissements du jusqu’alors sympathique universitaire ; mais les faits sont trop graves et se taire serait un crime ! « 

Poursuivant encore, dans Le Journal :  » Je reçois à l’instant une délégation de huit élèves noirs du collège d’Honfleur venant protester avec la plus sombre énergie contre les calomnieuses imputations dirigées par moi contre leur sympathique principal, Monsieur Boudin. Il n’y a, paraît-il, pas un mot de vrai dans tout ce récit dû, d’après ces Messieurs, à je ne sais quel bas esprit de vengeance et de dénigrement, que nous laissons au public le soin de qualifier.  Seconde et ultime rectification. De la meilleure grâce du monde, je reconnais que Monsieur Boudin, mon ancien maître et encore ami, n’a transformé nul interne haïtien en cannibale forain. J’ajouterai, d’une grâce meilleure encore, que Monsieur Boudin est entièrement étranger à la disparition de la Tour Eiffel, constatée, l’autre matin, par deux sergents de ville du quartier de Grenelle ».

Humoriste inclassable et journaliste ultrapopulaire

Aucune plume ne pouvait lutter contre lui. Informé qu’un bruit court à Honfleur qu’une jeune enseignante du collège serait enceinte des œuvres d’Arthur Boudin, Alphonse Allais sait l’exploiter et répète autour de lui, lors de ses visites à Honfleur où son père est pharmacien :  » La mère et l’enfant vont bien. C’est le principal ! »

Arthur Boudin subit encore pendant quelques années les railleries de son ancien élève.

À Honfleur, l’un de ses voisins possédait une très belle bibliothèque. Un jour, Allais, qui séjournait  » Villa Baudelaire  » lui envoya un billet dans lequel il le pria de lui prêter un beau livre. Allais fut surpris de la réponse. Le bibliomane lui exposa qu’il ne laissait jamais sortir un livre de chez lui. Toutefois,  » le grand journaliste Alphonse Allais lui ferait beaucoup d’honneur en venant lire toute la journée dans sa bibliothèque « .

Allais ne donna pas suite à cette proposition. Mais quelque temps plus tard, le voisin envoya sa servante chez Allais pour solliciter un arrosoir à prêter. L’humoriste sauta sur l’occasion qui lui était offerte de moucher le bibliophile et lui répondit :  » Je ne laisse jamais sortir un arrosoir de chez moi, mais si vous voulez venir arroser chez moi, toute la journée, vous me ferez beaucoup de plaisir… »

Conclusion

Grand écrivain pour Jules Renard, à l’imagination poétique entre celle de Zénon d’Elée et celle des enfants, selon André Breton, extraordinaire par son intelligence, par son esprit et par son talent, d’après Sacha Guitry, régulièrement cité aujourd’hui dans les émissions télévisées ou radiophoniques, comme  » Les Grosses Têtes « , le Normand Alphonse Allais est certainement le père des humoristes français. Il a tout au moins eu le mérite de distraire le petit peuple de France dont la vie n’était pas confortable, en cette fin de XIXe siècle.

D’après  « Énigmes historiques en Normandie, récits stupéfiants et inattendus », de J-Paul Lefebvre-Filleau, Éd. Orep poche, 308 pages, 10 euros.

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