Alors que des experts s’écharpent pour décider si l’intelligence artificielle apportera l’apocalypse, et à quelle échéance, pas besoin d’être spécialiste pour constater que l’intelligence humaine l’a devancée sur ce point-là, en nous amenant toujours plus près du précipice. Les dépenses militaires ont atteint un record en 2025 – plus de 2800 milliards de dollars. Le cancer de la guerre s’est répandu dans plus de 60 pays aujourd’hui, dont huit sont en conflit direct – depuis 2020, le renouveau des guerres interétatiques est flagrant.
Mais ce sont leurs métastases qui caractérisent l’époque que nous vivons, les guerres hybrides – désinformation, ingérence, cyberattaques, instabilité, manipulation de l’opinion, des sondages, des élections, etc. Un drone russe qui vise un train bourré de diplomates et de politiques, dont Boris Johnson, Carl Bildt, le général Petraeus, à 2 km de la frontière polonaise. Un autre chargé d’explosifs retrouvé sous un avion ukrainien, à l’aéroport de Leipzig. La frontière avec la paix devient de plus en plus mince et floue. A l’horloge de la fin du monde, créée en 1947 juste après le début de la Guerre froide, il est désormais 23h58 et 35 secondes.
Pendant ce temps, d’autres experts cogitent. Le monde n’a jamais été aussi riche, aussi éduqué, en aussi bonne santé, alors comment expliquer ce chaos qui gagne, qui s’impose même dans nos pensées, ce monde de plus en plus dangereux? Genève, et avec elle la Suisse, a le privilège d’abriter une institution qui fait profession d’analyser les relations internationales et de partager ses enseignements. Le Geneva Graduate Institute, qui fêtera ses 100 ans l’année prochaine (après s’être plusieurs fois transformé), s’est attelé ces derniers mois à un décryptage de ces désordres qui montent – attaques contre le multilatéralisme, démocratisation de l’armement, migrations instrumentalisées, algorithmes remplaçant les hommes pour décider qui doit mourir… Toute cette semaine, Le Temps publie le résultat de ses travaux.
Ce n’est pas la première fois que des professeurs du Graduate se prêtent à cet exercice. A la fin de l’été 1939, à l’aube de la guerre, le directeur de l’époque, William Rappard, avait réuni juristes, historiens et enseignants de l’Institut de hautes études internationales d’alors pour réfléchir en profondeur aux raisons de l’échec de l’après-1918. La guerre est une chose trop grave pour la confier aux militaires, a dit Clemenceau. D’autant que, dans toutes, les civils paient à chaque fois le prix fort. Loin du populisme en vogue qui s’en prend aux experts, nous devons les remercier – et nous emparer de leurs outils.


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