Acteur célèbre en Allemagne, Edgar Selge s’est mis à l’écriture à plus de 70 ans pour reconstituer son histoire familiale, entre souvenirs et fiction, et c’est une magnifique réussite. Il a su retrouver le regard de l’enfant de 12 ans qu’il a été, cherchant sa place dans la fratrie, entre des parents qui, eux-mêmes, ne parviennent pas à trouver la leur dans le monde d’après-guerre qui ne veut pas d’eux. Avec leurs trois aînés, ils ont dû fuir leur ville, Königsberg, devenue Kaliningrad, pour s’établir dans une petite ville de Westphalie, Herford. C’est là que le troisième fils est mort, à 9 ans, en manipulant une grenade oubliée, laissant les parents dans un deuil sans fin. Puis Edgar est né, en 1948, suivi par Andreas, le petit dernier.
Ecrit en partie pendant la pandémie, le récit est composé d’une vingtaine de souvenirs qui vont et viennent dans le temps en grande liberté. Parfois, le vieil homme prend la parole, ses parents lui apparaissent en rêve. Sa mère, tout heureuse, lui dit dans l’un d’eux «Tu nous as enfin trouvés». C’est une réconciliation, car leurs rapports de leur vivant étaient tout sauf sereins. Quelles sont les limites de l’amour? Le récit se clôt sur une lettre bouleversante adressée à Andreas, le cadet décédé, un aveu lucide de chagrin et de pitié.
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Le père vient d’une famille de musiciens, la mère, d’une famille de mélomanes. «Ils font souffler un vent de concert berlinois sur cette petite ville de Westphalie orientale. La guerre est perdue, la fierté nationale fichue, ils ont survécu à l’après-guerre de justesse mais la culture est restée, ils en sont persuadés. Même s’il ne reste pas un seul artiste juif dans le pays.» Une fois par mois, on invite un musicien professionnel qui donne un «concert à la maison». Le père l’accompagne au piano avec fougue, la mère cuisine pour lui.
Le matin, 80 détenus de la prison pour mineurs sont invités, une élite choisie par le père, directeur de l’institution. Piano excepté, tous les meubles massifs ont été fabriqués par les mineurs incarcérés. «Où je m’arrête et où commencent les détenus», se demande le jeune Edgar, qui cherche sur leurs visages l’«énergie criminelle» supposée émaner d’eux. Le soir, leur succèdent des universitaires locaux. Lien social, la musique apaise aussi les tensions entre les frères aînés et le père. Quand les garçons confrontent les parents aux crimes du nazisme, eux qui ont adhéré à son idéologie, le dialogue est vite rompu mais jouer ensemble reste possible. En revanche, quand la mère racle son violon ou tarde à tourner les pages du pianiste, on la rabroue.
Le présent éternel de l’enfance
Ce microcosme est vu à hauteur d’Edgar, depuis le présent éternel de l’enfance, mais avec le recul de l’âge. Dans la constellation familiale, le père occupe une position ambiguë. Ancien prisonnier de guerre, il ne manque pas d’empathie pour les détenus. Ce protestant croit à la valeur rédemptrice du travail mais aussi aux vertus éducatives de la punition. Il ne se prive pas d’en infliger à Edgar pour lui inculquer les déclinaisons latines, les équations ou le respect de la vérité. Mais face à l’autorité, il est très soumis. De grands accès de sentimentalisme lui mettent les larmes aux yeux. Une représentation du Roi Lear le bouleverse: se sent-il trahi par ses fils comme le roi par ses filles? Sous la douche, il pousse des cris étranges. Edgar ne peut pas s’empêcher d’aimer cet homme imprévisible qui lui lit Les Frères Karamazov mais le condamne à vivre dans la peur.
Sygne, la mère, est la figure même de la déception. Elle rêvait d’un monde de beauté et de culture et se retrouve à devoir nourrir une horde d’ogres. Tout est faux dans sa vie: le mariage, la vie de famille, les hommes, le cycle infernal du ménage et des exigences maritales. Mais c’est le moment où «le führer redéfinit le rôle de la femme allemande» et elle s’engage dans cette «morne impasse». Son fils préféré est mort. Le cadet, le petit Andreas, s’éteint lui aussi, à 19 ans, faute d’un appareil de dialyse. Les généraux qu’elle a fréquentés et estimés ont été condamnés.
Par souci d’honnêteté, elle va visiter une exposition sur les crimes de la Wehrmacht et en revient accablée et amère: «Je peux jeter toute ma vie. Autour de moi, que des criminels. Votre père. Mon père. Notre Wehrmacht. Les généraux que nous avons connus. Des hommes qui plaçaient l’honneur avant tout. Qui ont donné leur vie pour l’Allemagne. Tous auraient donc été des criminels!» Alors qu’elle se meurt d’un ulcère, elle chasse de sa chambre son fils Edgar, venu lui rappeler une fois de plus les crimes des nazis. Il ne se le pardonnera pas.
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Où se situe Edgar dans cette constellation familiale? Les aînés sont presque adultes, déjà loin. Son petit frère Andreas est un elfe qui vit dans son monde de fantaisie. Edgar est celui qui fait la vaisselle, qui est puni, qui fait des bêtises, transgresse les interdits plus ou moins sciemment, pique des sous pour le cinéma, fait le mur pour aller voir les films, dérobe les livres précieux dans la bibliothèque sans se laver les mains, et découvre ainsi Proust, une lecture qui le sauvera. Un bavard qui fréquente beaucoup trop le personnel, au grand dam des parents. Un gamin brouillon et sympathique, livré à des adultes perdus.
Vers la fin de son récit seulement, on comprend que ce père déroutant lui inflige une autre forme de violence, le coinçant sournoisement dans les coins, imposant à l’enfant son membre dressé. Plus tard, Edgar apprendra d’un de ses aînés que ce moralisateur, ce nostalgique de l’ordre du Reich, exerçait aussi sur eux cette manifestation de pouvoir. Plus qu’une dénonciation, c’est une question au père disparu que pose le fils, perplexe: pourquoi imposer aux fesses cette pression obscène, en plus de la marque des coups?
Tu nous as enfin trouvés. Un récit d’Edgar Selge. Traduit de l’allemand par Jacqueline Chambon. Actes Sud, 320 p.


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