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Ce devait être le coup de maître qui viendrait à bout de la rivalité entre Halifax, Dartmouth et Bedford. Le 1er avril 1996, le gouvernement de la Nouvelle-Écosse impose la fusion des trois municipalités et du comté d'Halifax pour former la Municipalité régionale d'Halifax. Pourtant, 30 ans plus tard, le sentiment d'inégalité persiste.
La 13e ville du Canada pour ce qui est de la population est aujourd'hui l’une des plus étendues. Avec une superficie de 5475 km2, elle pourrait occuper la quasi-totalité de l'Île-du-Prince-Édouard.
Mike Savage, maire d'Halifax de 2012 à 2024, garde ainsi un fier souvenir de sa première participation au caucus des maires des grandes villes de la Fédération canadienne des municipalités (FCM) l'année de son élection.
[L'ancien] maire d'Ottawa, Jim Watson, a présenté sur son tableau blanc les tailles de Toronto, de Calgary, d'Edmonton et probablement de Montréal, de six ou sept villes, pour prouver qu'Ottawa les dépassait toutes [en superficie]. J'ai levé la main et j'ai dit : "Jim, oui, Ottawa est grande avec ses 2500 km2… mais nous en comptons 5000", raconte-t-il.
On peut en effet parcourir les 200 km qui séparent les villages d'Ecum Secum et de Hubbards sans quitter la Municipalité régionale d'Halifax.
La bataille du Price Club
L'idée de fusion germe au début des années 1990, selon Andrew Sancton, professeur de sciences politiques à la retraite à l'Université Western et spécialiste du mouvement de fusions municipales au Canada.
On se battait pour déterminer où installer Price Club : dans la zone industrielle de Burnside à Dartmouth ou dans [la zone commerciale de] Bayers Lake à Halifax? Price Club est devenu Costco et tout le monde sait où se situent ses magasins aujourd'hui, mais à l'époque, on avait l'impression que cette concurrence était destructrice, dit-il.
En 1992, une commission provinciale présidée par le consultant William C. Hayward propose de revoir les responsabilités des municipalités et de les restructurer.

L'ouverture d'un entrepôt Price Club – l'ancêtre de Costco – à Halifax dans les années 1990 avait initialement fait des jaloux dans les banlieues de l’époque. Aujourd'hui, Dartmouth possède son propre magasin, et un troisième établissement est envisagé dans les secteurs de Bedford ou de Sackville.
Photo : Radio-Canada / François Pierre Dufault
Le maire de Dartmouth et père de Mike Savage, John Savage, est contre la fusion d'Halifax, mais constate des rapprochements dans la gestion urbaine.
En 1995, les chambres de commerce d'Halifax, Dartmouth, Bedford et Sackville forment la Chambre de commerce du Grand Halifax et, au Cap-Breton, les villes de Sydney, Dominion, Glace Bay, Louisbourg, New Waterford, North Sydney et Sydney Mines fusionnent avec le comté environnant pour former la Municipalité régionale du Cap-Breton.
Des noces de raison
Premier ministre à partir de 1993, John Savage change d'avis et fait déposer un projet de loi à l'Assemblée législative pour la fusion d'Halifax.
Nous étions choqués et surpris, se souvient David Hendsbee, qui était conseiller au comté d'Halifax. Nous sommes allés à l'Assemblée législative ce soir-là pour exprimer notre rejet de ce projet de loi, mais c'est tombé dans l'oreille d'un sourd.
Nous avons été mariés de force et devons faire avec.
Mike Savage défend aujourd'hui la décision de son père.
Mon père était un premier ministre d'action. Ça ne fait aucun doute. S'il était persuadé au plus profond de lui-même que quelque chose était économiquement et moralement juste, il le faisait, dit-il, concédant que s'il avait été à la place de son père, il aurait mené plus de consultations.
Un mariage qui coûte cher
Les coûts de transition ont été bien plus élevés que ceux que M. Hayward avait prédits. Il avait annoncé 10 millions $ de coûts à court terme. Ça a finalement coûté 26 millions $, note Andrew Sancton.
Il a aussi envisagé des économies de 2,2 %, soit 9,8 millions $, par an, mais ce n'est pas ce qu'on a observé, note le professeur.
Au contraire, le budget municipal a augmenté pour atteindre 1,3 milliard $ en 2025.
L'inflation et la croissance de la population en sont les principales raisons, mais l'amalgamation en est aussi responsable, selon Andrew Sancton.
Au lieu de quatre chefs des pompiers, il n'y en a qu'un, mais vous avez aussi des chefs adjoints pour chaque région et au lieu d'avoir quatre petites bureaucraties, vous en avez une grande, dit-il.
Les francophones d'abord oubliés
Peu après la création de la Municipalité régionale d'Halifax, des parents francophones, dont Claude Renaud et Lucien Comeau, s'aperçoivent que les écoles anglophones de la nouvelle municipalité touchent les revenus de la surtaxe scolaire alors que les écoles francophones en sont privées.
Au début des années 2000, Lucien Comeau porte plainte auprès de la Commission des droits de la personne et l'affaire remonte jusqu'à la Cour suprême du Canada qui, en 2012, lui donne raison.

Huit des 23 écoles du Conseil scolaire acadien provincial de la Nouvelle-Écosse se trouvent dans la Municipalité régionale d'Halifax. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Jonathan Villeneuve
En 2015, Mike Savage, qui est alors maire d'Halifax, présente des excuses.
Un atout, quand même, que la municipalité soit regroupée, c'est qu'on est la plus grande région francophone de toute la province, note aujourd'hui Lucien Comeau.
L'amalgamation a donné la possibilité à la municipalité d'avoir des services en français, d'avoir des livres ou une présentation à la bibliothèque, fait-il remarquer.
L'âge de la maturité
Pour Mike Savage, la Municipalité régionale d'Halifax a désormais dépassé l'adolescence et atteint sa maturité. Les véritables bénéfices [de la fusion] sont la planification foncière et la création d'une seule agence de développement économique, dit-il.

David Hendsbee, conseiller municipal à la Municipalité régionale d'Halifax (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Adrien Blanc
David Hendsbee, qui est maintenant conseiller municipal de l'immense quartier rural de Lawrencetown–The Lakes–Chezzetcook–Eastern Shore, prend également position en faveur de la fusion.
Le comté n'avait pas une grande assiette fiscale parmi les commerces ruraux, donc il aurait difficilement fonctionné s'il était resté une municipalité distincte, dit-il.
L'appel à une réforme fiscale
L'actuel maire d'Halifax, Andy Fillmore, pense que la municipalité est désormais un important moteur économique de la Nouvelle-Écosse et devrait recevoir un plus grand soutien financier de la province.
Nous finançons les transports en commun, l'infrastructure dans les quartiers résidentiels, les casernes de pompiers, les centres récréatifs et ainsi de suite alors que le gouvernement provincial tire une part disproportionnée des bénéfices à travers la taxe de vente et l'impôt sur le revenu, dit-il.
Il est de plus en plus difficile pour le contribuable de la municipalité de supporter le coût de la croissance.
Il note que la mairesse de Toronto, Olivia Chow, a demandé une portion des revenus de la taxe de vente harmonisée de l'Ontario en 2023 et que la FCM aimerait voir cette idée faire son chemin dans le reste du pays.
Des élus se marchent sur les pieds
La province, elle, est focalisée sur la lutte contre la crise du logement et la congestion routière et n'hésite pas à intervenir occasionnellement dans les affaires municipales.
Certains notent aussi que les députés provinciaux qui ont leur circonscription dans la Municipalité régionale d'Halifax sont plus nombreux que les conseillers municipaux : il y a 24 députés provinciaux pour 16 conseillers municipaux.
Mike Savage est d'avis qu'il faudrait augmenter le nombre de conseillers tandis que David Hendsbee voudrait réduire le nombre de députés.

Mike Savage et Andy Fillmore lors de la passation des pouvoirs entre l'ancien et l'actuel maire d'Halifax, le 6 novembre 2024. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Haley Ryan
Andy Fillmore, lui, regrette que son vote ne compte pas plus que celui de chaque conseiller municipal. Il aimerait que la province renforce les pouvoirs du maire et que les conseillers municipaux se regroupent par affinité politique.
S'il y avait des candidats qui se retrouvaient autour des idées d'amélioration des transports en commun, des services essentiels, de la construction de logements et de prise de décision rapide et efficace, cela intéresserait les gens, croit-il.
Le divorce impossible?
Pendant la campagne électorale de 2024, Andy Fillmore a constaté que les gens restent attachés à leur quartier ou à leur village.
Trente ans plus tard, il y a toujours de la frustration, surtout en région rurale. Certains considèrent qu'ils ne reçoivent pas assez de services pour les impôts qu'ils paient, ajoute-t-il.
Cependant, une défusion municipale, comme celle menée au Québec il y a 20 ans, n'est pas envisageable à Halifax, selon Mike Savage.
Si vous pensez que la fusion est chère, essayez donc la défusion! prévient-il.


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