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Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
« Salut Philippe, samedi nous fêtons les 60 ans de Thomas. Tu es cordialement et amicalement invité. » J’avais reçu ce message de la part de Fabienne, la compagne de Thomas ; il me mit de bonne humeur. Pensez : fêter les soixante ans de l’Amiénois le plus rock’n’roll. Un personnage. Sur sa page Facebook, il se présente comme « gaulliste immobilier ». C’est dire ! Thomas et moi, on se connaît depuis des années. Dans les bars, nous avons souvent entretenu des conversations sur le rock bien sûr, mais aussi sur la littérature. Car notre homme est aussi (et surtout, pourrions-nous dire) un littéraire. Un fou de lecture. Ça devient si rare. Dès que j’ai reçu l’invitation, j’en ai parlé à la Sauvageonne. Je lui ai dressé le portrait de l’animal ; elle n’a pas hésité une seconde : elle m’a suivi au raout. Il était 21 heures lorsque nous arrivâmes à l’adresse indiquée.
C’est une autre Fabienne, la compagne du chanteur-auteur-compositeur Martin Angor qui nous a ouvert la porte. (Martin me fit savoir qu’il venait d’apprendre, à la faveur d’intensives recherches, que son arrière-grand-père, Eugène, avait été guillotiné en 1872, pour avoir commis un crime crapuleux alors que les Prussiens étaient en train d’envahir la France.)
D’emblée, nous avons été happés par l’ambiance. Du rock’n’roll, bien sûr. Et du meilleur. J’avais apporté trois livres au nouveau sexagénaire : un essai sur la vie de l’écrivain et résistant Jean Prévost, un roman de Michel Embareck, copain et ancien confrère rock-critic de chez Best, et une anthologie de la poésie d’un autre bon copain, Sébastien Lapaque, du Figaro littéraire. De grandes tables avaient été dressées sur lesquelles trônaient des coupes de champagne, des verres de vin et autres friandises à faire rosir de plaisir mon vieux foie. J’allais saluer d’autres bons camarades amiénois : Matthieu, un talentueux musicien, et Mamat, l’ancien tenancier du Bar du Midi (dit le BDM), délicat établissement où j’allais dépenser ma solde du Courrier picard quand j’étais encore reporter-lieutenant-colonel de la rubrique culturelle. Mamat : un autre personnage. Un type bien ; tolérant, intelligent et drôle. Je parle de lui à plusieurs reprises dans ma trilogie (Vingt-quatre heures pour convaincre une femme, éd. Ecriture ; Le Chemin des fugues et Mise au vert, tous deux édités au Rocher sous la houlette de mon ami Arnaud Le Guern) ; j’avais rebaptisé son bistrot des initiales BDLP (Bar De La Place). Mamat et moi échangeâmes avec avidité, croquant dans le bon vieux temps qui, déjà, avait fui comme un vieux sablier. De loin, j’observai le Thomas qui allait de table en table.
Tard dans la soirée, je parvins à lui poser quelques questions. La première fut celle qui me taraudait l’esprit depuis pas mal de temps : mais pourquoi, Diable, avait-il braqué, dans sa folle jeunesse, avec un pistolet en plastique l’imprimerie du Courrier picard quand les locaux de celui-ci se trouvaient encore rue de la République ? (Car oui, notre Thomas, n’est pas seulement un rocker, c’est aussi un vrai punk, adepte de performances jusqu’au-boutistes.) La réponse ne se fit pas attendre ; elle fusa comme un riff des Sex Pistols : « Si j’ai tenté de braquer le Courrier picard, c’est à cause de l’alcool. L’alcool, c’est magnifique. » Puis vinrent des questions plus artistiques : « Mon groupe préféré ? Le Velvet Underground. Mon écrivain préféré ? Zola pour l’œuvre ; Huysmans aussi. Mon cinéaste préféré ? Rohmer. » Pourquoi est-il le personnage le plus rock’n’roll d’Amiens ? « Parce que j’ai inventé le rock’n’roll. » Et enfin, nous lui avons demandé, la Sauvageonne et moi, de prodiguer un conseil à notre belle jeunesse : « Baiser, fumer, boire de l’alcool. Faire des bébés, plein de bébés ! », répondit-il avant de descendre une coupe d’un excellent champagne. On n’est pas sérieux quand on a soixante ans.
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