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Thélyson Orélien a-t-il écrit son roman avec une IA? Procès d'un livre que presque personne n'a lu

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Tout commence chez X. Un compte inconnu ou presque (Balance ton Claude – en référence à l'outil IA d'Anthropic) assure que C'était ça ou mourir, roman de Thélyson Orélien, a été écrit par une intelligence artificielle. Ayant soumis quelques pages du texte à Pangram, une IA détectant les IA, le compte est formel: à quasi 100%, le roman est l'œuvre d'une IA. Ce n'est pas un homme qui a écrit ce livre mais un robot.

Relayé par Samuel Fitoussi, journaliste au Figaro, le message devient aussitôt viral. Bien vite, des internautes confirment le propos. Jusqu'à d'autres journalistes qui, sur la foi du tweet d'un inconnu, confirment en chœur que Thélyson Orélien a confié sa prose à son ordinateur. Les passages incriminés sont reproduits comme autant de preuves éclatantes. On exhume des messages anciens, qui émettaient des doutes quant à la qualité du style. On affiche fièrement l'avis d'un lecteur du site Babelio qui soupçonne le recours à l'IA. Un avis! Le site en compte 189 au moment où nous écrivons.

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Gageons que la plupart de ces Savoranoles de X ignoraient jusqu'alors et l'existence de Thélyson Orélien et de Pangram. Peu importe: le besoin de crédulité n'a d'égal que celui de dénoncer. Tous critiques littéraires, tous procureurs: le procès est plié.

Qui a lu ce livre? On n'en sait rien.

«Littérature artificielle» ou «tropes racistes»?

S'ensuit une petite comédie théâtrale dont nous avons le secret. L'auteur vient de recevoir le Prix Fnac: plusieurs articles s'en font l'écho. Voici qu'un site, Valeurs actuelles, très à droite dans l'échiquier politique, émet une nette réserve, parle du «cas Thélyson Orélien» et fait mine de s'interroger: «Comment un roman si artificiel dans sa langue, sa morale et sa consécration a-t-il suscité un tel consensus?» L'hebdomadaire rappelle que le héros du livre «est un migrant. Dès lors, le livre est inattaquable. Le critiquer, c'est prendre le risque d'être assigné au camp des salauds». Le recours à l'IA joue ici un rôle salvateur: chouette! On peut critiquer le livre sans être un salaud. Accessoirement Valeurs actuelles oublie que le livre est publié chez Grasset, dans le giron de Vincent Bolloré…

En réponse au déferlement de critiques, de l'autre côté du prisme politique, Johann Faerber, dénonce un racisme latent: «On n'a pas besoin d'IA pour que ressortent ici tous les tropes racistes autour d'un Noir qui n'aurait pas le talent nécessaire pour écrire.»

Car, oui, Thélyson Orélien, auteur québécois d'origine haïtienne est noir. La belle affaire. D'un côté, l'IA permet de démolir en douce la littérature d'un homme noir. De l'autre, la couleur de peau vaut l'impunité littéraire. Admirable dialogue de sourds!

Qui a lu ce livre? On n'en sait toujours rien.

La ferme les célébrités!

Pendant qu'on se demande ce qu'en pense l'auteur, son éditeur vient à sa rescousse. Contacté par BFMTV, Grasset dit avoir «entendu ce bruit, ces rumeurs. On se demande d'où elles viennent. Est-ce la concurrence qui cherche à nuire à ce jeune auteur qui est cité dans plusieurs prix littéraires comme le Renaudot? Est-ce parce que Thélyson est noir et Haïtien?» Dans une France polarisée à l'extrême, le soupçon de racisme revient. De fait, l'emballement des réseaux sociaux autour d'un simple soupçon n'a rien d'anodin. Mais il aurait pu toucher d'autres célébrités du livre. En 2010, avec «Houellebecq, la possibilité d'un plagiat», Slate.fr avait déclenché une belle tempête médiatique autour du futur Prix Goncourt. Il y a probablement quelques arrière-pensées racistes derrière la tempête médiatique qui s'abat sur Thélyson Orélien, mais il y a aussi cette passion toute française de couper la tête de célébrités et de haïr le succès.

«On en profite au passage pour se moquer des critiques qui, pour la plupart, ont encensé le livre.»

On en profite au passage pour se moquer des critiques qui, pour la plupart, ont encensé le livre. Leur nullité est avérée! Leur jugement est démonétisé! Ils n'y connaissent rien: la preuve. Quelle preuve? Quelques captures d'écran et beaucoup de certitudes.

Au fait, qui a lu ce livre? À part l'éditeur et les critiques littéraires, on n'en sait rien.

Peut-on réduire la littérature à des pourcentages?

Car une chose est certaine: presque tout le monde juge sans savoir. «On est dans les fake news, poursuit Grasset. C'est une théorie du complot. Ces outils censés reconnaître l'IA sont eux-mêmes des IA qui fabulent que la Bible a été écrite artificiellement. Comment faire confiance à ces outils?» L'éditeur a parfaitement raison: faire confiance à ces outils est périlleux. Demain, peut-être, un autre outil nous prouvera que le texte est entièrement de la main de Thélyson Orélien. Avant qu'un autre avance une probabilité de 45% d'IA. Ou de 3, de 17, de 56, de 99%! Tous ces pourcentages étant à la fois invérifiables et immédiatement tenus pour certains.

Des «vérifications» (on met les guillemets) s'ensuivent: il suffit de tester d'autres textes pardi! Les «vérifications» disent tout et son contraire: match nul. Notons cependant que France Inter, qui a eu recours à Pangram, estime que la probabilité de recours à l'IA est de 95 à 100%. À l'inverse, d'après l'AFP, «les conclusions de sept autres détecteurs divergent».

Peut-être ne croyons-nous l'IA que lorsqu'elle conforte notre point de vue?

Alors qu'elles collectionnent encore les erreurs, les promoteurs de l'IA ont réussi à nous persuader de leur infaillibilité. Comment ne pas faire nôtres leurs affirmations lorsqu'elles ont le bon goût de confirmer nos idées préconçues (racisme, haine des célébrités) ou nous offrent la possibilité de nous défouler à bon compte? Comment ne pas succomber au plaisir de démolir un livre sans devoir prendre la peine de le lire?

L'IA bouscule notre vision romantique de la création

J'ignore si l'auteur de C'était ça ou mourir a eu recours à l'IA. J'espère que ce n'est pas le cas. Car, comme beaucoup, je répugne à imaginer qu'un robot soit un outil créatif comme un autre. Lorsque je lis une bande dessinée, je préfère qu'elle soit faite à la plume ou au pinceau davantage qu'à la palette graphique. C'est absurde car j'apprécie un résultat, l'œuvre, et non les outils qui l'ont permis. Voir les paperoles de Marcel Proust me procure plus d'émotion qu'un traitement de texte. Et il me plaît de conserver l'image de Beethoven au bord d'une rivière composant la Symphonie pastorale, même si je sais combien cette imagerie romantique est éculée.

Pourtant, il faudra nous y faire: l'IA est présente et sera de plus en plus présente dans le monde de l'édition. Pour produire des romans géniaux, médiocres ou nuls. Si nous le déplorons, sans doute est-ce parce que dans notre esprit, la création suppose inspiration, travail et souffrance. Or, l'IA symbolise l'exact inverse de tout cela: plagiat, facilité et immédiateté. Parfaite pour la comptabilité, indigne en littérature. Mais posons la question à des ados de 15 ans: leur vision sera certainement différente et si les livres survivent aux années qui viennent, personne ne trouvera à redire à la publication de «littérature artificielle».

Sans doute est-ce notre rapport à la création qui se joue là: si ce livre a été écrit par IA et qu'il parvient pourtant à nous émouvoir, que reste-t-il de cette part d'humanité qu'on croyait nécessaire pour qu'une œuvre puisse partager, transmettre, toucher l'universel? Serais-je toujours ému par la Pastorale si j'apprenais qu'elle avait été composée en trois clics? Demain, au moment de faire une critique littéraire, que vais-je juger: l'œuvre? la personne qui l'a écrite? Le soupçon qu'elle aurait pu recourir à l'IA? Lire un texte hors de son contexte était déjà difficile: désormais c'est impossible. Le piège s'est refermé.

«À l'heure de l'auto-fiction et du témoignage généralisés, où nous traquons la vie des auteurs avec avidité, le lectorat a déjà répondu.»

Notre rapport à l'œuvre est toujours subjectif. Avec «l'affaire IA Thélyson Orélien», le vieux débat Proust: Contre Sainte-Beuve resurgit. Une œuvre traduit-elle la vie de celui qui l'a écrite? À l'heure de l'auto-fiction et du témoignage généralisés, où nous traquons la vie des auteurs avec avidité, le lectorat a déjà répondu: nous voulons de la vie derrière le récit, nous courons les séances de dédicaces, nous «likons» le compte Instagram d'un lauréat du Prix Goncourt. Désincarnée, l'œuvre sans auteur cesse de nous émouvoir.

Avec l'IA, ce contrat de lecture s'effiloche. C'est une trahison. Nous avions aimé un récit fait de chair et de larmes, voici qu'il n'est qu'arrière-boutique électronique. Un Tamagotchi, une poupée gonflable, une illusion. Le désamour sera à la hauteur de l'engouement. Roland Barthes, qui analysait (prophétisait?) La Mort de l'auteur, aurait sans doute bien ri.

L'accusation a déjà sali l'auteur

En attendant, Thélyson Orélien a déjà un lectorat: 35.000 exemplaires écoulés, un prix Fnac, un bouche-à-oreille rare, plusieurs traductions attendues. Il peut ignorer les rumeurs et l'emballement médiatique puisque son livre est lu, séduit, émeut. Pour combien de temps?

Entre-temps, l'écrivain a démenti («Je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine»), dénoncé de «nombreuses attaques racistes» et s'afflige d'un «monde où certains voudraient toujours vérifier d'où l'on vient avant d'écouter ce que l'on dit». Il dit qu'il apportera les preuves de son travail.

Pourtant, Thélyson Orélien a déjà tout perdu. Qu'il ait eu recours à l'IA à 100% ou ne serait-ce que pour quelques minuscules broutilles, il sera vilipendé. Qu'il affirme et même prouve avoir tout écrit sur son ordinateur, avec une vieille machine Underwood voire un stylo bille, et personne ne le croira. «Le mal est fait, il germe, il rampe, il chemine», écrivait Beaumarchais. Désormais, le soupçon est là, qui salit son livre et entravera probablement le jugement des jurys des prix d'automne.

Ironiquement, l'histoire de la littérature pourrait retenir qu'une poignée d'internautes qui n'avaient pas lu un livre réussirent à en dégoûter ceux qui l'avaient lu ou s'apprêtaient à le lire.

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