
Le prix Nobel de la paix est une institution depuis longtemps vide de sens. Créé par Alfred Nobel, l’inventeur de la dynamite, sa création même suggérait moins un repentir qu’un humour noir avide de reconnaissance.
Cet humour refait surface de temps à autre, généralement lorsqu’il s’agit du choix des candidats. L’ancien conseiller à la sécurité nationale et secrétaire d’État américain Henry Kissinger en reste un exemple savoureux, montrant comment un esprit enclin aux conflits, aux coups d’État et à la déstabilisation peut tout de même être salué par un comité du prix Nobel.
Pour une raison quelconque, l’année 2026 s’est avérée être celle où la raison a prévalu au sein du Comité Nobel norvégien.
Leur choix de la juriste sud-africaine Navanethem « Navi » Pillay, ancienne juge à la Cour pénale internationale (CPI), était particulièrement pertinent. Son parcours est tout simplement brillant. Outre son passé de magistrate à la CPI, elle a été une opposante à l’apartheid dans son pays natal, juge à la Haute Cour d’Afrique du Sud, membre du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, puis présidente de la Commission d’enquête internationale indépendante des Nations unies sur le territoire palestinien occupé.
La commission a souligné « l’importance du rôle de Navi Pillay en tant que figure de proue dans le développement d’un système international de droit et d’ordre, tout en mettant davantage l’accent sur sa rigueur judiciaire, son intégrité personnelle et son courage considérable ». Les membres ont reconnu l’importance de l’État de droit international à un moment « où le nombre de guerres et de conflits augmente, et où les juges et les institutions du droit international font l’objet d’attaques politiques ». On ne peut envisager un monde pacifique sans que les criminels de guerre soient tenus de rendre des comptes et sans aider les victimes d’abus à « voir justice être faite ».
Ce n’était pas le genre de profil qui enthousiasmait le président américain Donald Trump, adversaire acharné des institutions internationales et de la nature modératrice du droit et des coutumes internationaux.
Cela dit, interrogé au sujet de Pillay, il a affirmé n’avoir « jamais entendu parler » de cette « personne mystérieuse ». Malgré cela, il était suffisamment agacé pour laisser entendre que le choix du comité laisserait « une tache indélébile sur la Norvège ». Cela ignorait, s’est-il emporté, son propre bilan irréprochable en matière de prétendues missions de paix (huit guerres réglées, et deux autres en cours). « Le prix Nobel de la paix a été discrédité à jamais par une poignée d’idéologues radicaux qui sont anti-démocratiques et, en réalité, des ennemis de la civilisation. » Faisant preuve d’un sens de l’humour certain, Pillay a proposé avec ironie de « partager ce prix avec Trump » à un public venu la féliciter au Palais de justice de Nuremberg, à condition qu’il « applaudisse un peu plus ».
C’est bien sûr d’Israël, un pays qui a largement occupé les réflexions de Mme Pillay, que devait jaillir la vague d’indignation la plus violente. Sous sa direction, la Commission d’enquête indépendante des Nations unies a publié, en septembre 2025, un rapport affirmant que quatre des cinq éléments énoncés dans la Convention de 1948 sur le génocide avaient été remplis par la conduite de la guerre menée par Israël à Gaza. Les actes en question décrits dans le rapport comprenaient des meurtres, la commission de graves atteintes physiques ou mentales, l’imposition délibérée de conditions de vie destinées à entraîner une destruction physique, ainsi que l’imposition de mesures visant à empêcher les naissances, le tout mené avec l’intention spécifique de détruire le peuple palestinien en tant que groupe. La Commission a également conclu que des responsables de premier plan, notamment le président israélien Isaac Herzog, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et son ancien ministre de la Défense Yoav Gallant, avaient « incité à la commission d’un génocide et que les autorités israéliennes n’avaient pas pris de mesures à leur encontre pour sanctionner cette incitation ». Les autorités et les forces de sécurité israéliennes « avaient et continuent d’avoir l’intention génocidaire de détruire, en tout ou en partie, les Palestiniens de la bande de Gaza ».
La réaction du ministère israélien des Affaires étrangères a été stridente et de mauvais goût.
« S’il existait un prix récompensant les mensonges, la haine et les calomnies sanglantes, Navi Pillay ne serait pas seulement en lice. Elle serait la grande favorite. »
Puisant dans ce réservoir de symboles liés à l’Holocauste, exploité depuis longtemps, le ministère a ajouté cette remarque :
« Maintenant que le comité du prix Nobel a récompensé le plus grand mensonge du XXIe siècle, Joseph Goebbels applaudit certainement depuis l’enfer. »
La suggestion implicite ici est que c’est l’identité, et non une ligne de conduite, qui détermine la responsabilité au sens juridique. Accuser Israël de génocide à Gaza revenait à promouvoir « le génocide-mensonge », tandis que décerner le prix à Pillay constituait une « instrumentalisation grotesque d’une distinction visant à légitimer la haine et les préjugés anti-israéliens ». L’ambassadeur d’Israël auprès de l’ONU, Danny Danon, a lui aussi recouru à la vieille ruse du dénigrement détourné.
« Lorsque l’organisation terroriste du Hamas félicite Navi Pillay pour avoir remporté le prix Nobel de la paix », a-t-il bredouillé dans un message publié sur les réseaux sociaux, « cela en dit long sur elle et sur le Comité Nobel. »
Le Jerusalem Post a estimé qu’il pouvait ternir le choix de la lauréate en ajoutant sa propre touche de calomnie à celle déjà répandue par le ministère des Affaires étrangères et ses serviteurs dociles.
« L’organisation terroriste a salué la décision du Comité norvégien du Nobel d’honorer Pillay, ancienne Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme qui a présidé une commission d’enquête ayant conclu qu’Israël avait commis un génocide dans la bande de Gaza. »
Le journal ferait bien de reconnaître que la qualification de « terroriste » n’est pas déterminante lorsqu’il s’agit d’attribuer un prix pour la paix : les épées peuvent être transformées en socs de charrue.
Nir Hasson, dans Haaretz, a proposé une analyse bien plus éclairante sur la question.
« Dans ses rapports, les Israéliens peuvent trouver non seulement une documentation détaillée des crimes commis par les deux camps, mais aussi des preuves et des conclusions sur l’incapacité d’Israël à protéger ses citoyens. Dans une certaine mesure, Mme Pillay a également comblé le vide créé par le refus du gouvernement de former une commission d’enquête nationale. »
Hasson souligne que la réaction des autorités israéliennes reflète « le fossé qui s’est creusé au cours de la dernière décennie entre Israël d’une part, et les agences des Nations unies ainsi que le courant dominant du droit international d’autre part ». La mise au ban de Pillay illustre on ne peut plus clairement ce fossé, qui risque fort de se creuser davantage dans un avenir proche.
Dr Binoy Kampmark
Article original en anglais :
Traduction : Mondialisation.ca
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Binoy Kampmark a été chercheur du Commonwealth au Selwyn College, à Cambridge. Il enseigne actuellement à l’université RMIT. Il est chercheur associé au Centre de recherche sur la mondialisation (CRG). Courriel : [email protected]
La source originale de cet article est Mondialisation.ca




























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