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TEMOIGNAGE. "Je n'arrivais pas à me défaire de ma mentalité ukrainienne" : Daria, 18 ans, a fui la Crimée occupée par la Russie pour rejoindre Kiev

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Entrée à l'école en 2015, dans une Crimée déjà sous occupation russe, la jeune femme fait partie des premières générations à grandir avec les changements appliqués dans cette région annexée. Elle a appris l'ukrainien en secret et elle a quitté la péninsule, au printemps, pour s'installer en "Ukraine libre", raconte-t-elle au média public ukrainien Suspilne.

Publié le 04/09/2026 18:30

Temps de lecture : 5min

Daria vit à Kiev depuis quatre mois. (Archives personnelles de Daria) Daria vit à Kiev depuis quatre mois. (Archives personnelles de Daria)

Daria, 18 ans, est née et a grandi en Crimée occupée. Elle n'a jamais fréquenté d'école ukrainienne, mais a appris l'ukrainien toute seule, à l'insu de ses professeurs et de ses camarades de classe en Russie.

Cette année, la jeune femme a quitté la Crimée et s'est inscrite dans une université de Kiev. Daria a raconté aux journalistes de Suspilne Crimée comment elle a su préserver son identité ukrainienne sous l'occupation et sa nouvelle vie dans une Ukraine libre.

Nous rencontrons Daria, 18 ans, dans une librairie du centre de Kiev. Elle vit dans la capitale ukrainienne depuis quatre mois, après avoir quitté la Crimée occupée. Elle se souvient qu'après avoir franchi la frontière, elle a vu le panneau indiquant "Bienvenue en Ukraine libre" et a fondu en larmes, car elle avait imaginé ce moment tant de fois.

"Pendant tout le trajet, je n'arrêtais pas de me dire : 'Oh mon Dieu, qu'est-ce que je fais ?' Est-ce que ça m'arrive vraiment ? Est-ce que je vis vraiment ça ? Est-ce que c'est ça, ma vie ? Et quand on franchit enfin la frontière, on est accueilli en ukrainien. On regarde les gens autour de soi et on se rend compte que, ça y est, c'est fini. Pendant près d'un an, j'avais imaginé ce que ça ferait. Comment j'allais m'en sortir. Quand j'ai franchi la frontière, j'ai compris que j'étais chez moi. Je suis en sécurité", se souvient-elle.

Daria n'a jamais fréquenté d'école ukrainienne. Elle est née dans l'un des villages du district de Kurman, en Crimée. Elle a fait sa rentrée scolaire en 2015, alors que l'occupation était déjà en cours. C'est à l'école qu'elle a entendu l'hymne national russe pour la première fois. Elle a demandé à sa maman pourquoi les drapeaux avaient changé. La monnaie et les prix avaient également changé, et la petite fille avait du mal à comprendre ce qui se passait.

La famille a fini par s'installer à Simferopol. Daria essayait de trouver "des traces de quelque chose d'ukrainien". Elle vivait à la périphérie de la ville et fréquentait une école où la majorité des élèves étaient des Tatars de Crimée. Le tatar de Crimée et l'ukrainien y étaient enseignés en tant que matières optionnelles. La jeune fille rendait également visite à des amis issus de familles tatares de Crimée et se souvient qu'on l'y accueillait très chaleureusement.

"Je me souviens qu'il fallait beaucoup de temps pour gravir la colline. Mais c'est un sentiment tellement agréable quand on entre dans une maison tatare de Crimée et que les parents de nos amis nous accueillent. Ils nous offrent du thé. Comme nous étions des enfants, ils ne nous proposaient pas de café", se souvient-elle.

Selon elle, lorsqu'elle vivait en Crimée, elle avait parfois l'impression qu'il y avait quelque chose qui clochait chez elle, car son entourage ne comprenait pas son amour pour tout ce qui touchait à l'Ukraine. À la fin de la 5e, sa mère l'a emmenée vivre en Russie. "C'est là que j'ai compris qu'il y avait quelque chose qui clochait chez moi. Je n'arrivais pas à me défaire de ma mentalité ukrainienne", raconte la jeune fille.

Daria a quitté la Crimée occupée un 18 mai, jour de commémoration des victimes de la répression contre le peuple tatar de Crimée. (ARCHIVES PERSONNELLES DE DARIA) Daria a quitté la Crimée occupée un 18 mai, jour de commémoration des victimes de la répression contre le peuple tatar de Crimée. (ARCHIVES PERSONNELLES DE DARIA)

Daria se trouvait en Russie lorsque ce pays a lancé son invasion à grande échelle de l'Ukraine. Elle avait 14 ans à l'époque. "Je pleurais, j'avais peur et j'étais vraiment bouleversée. Je m'inquiétais pour mes amis qui étaient restés en Ukraine. Et je me sentais coupable parce que j'étais moi-même en Russie et que je fréquentais une école russe", raconte Daria.

Par la suite, Daria a décidé de quitter la Russie. Elle est d'abord retournée en Crimée, où elle a vécu avec sa sœur aînée. Après avoir terminé ses études secondaires, elle a voulu s'inscrire au seul département de philologie ukrainienne de la Crimée occupée. Cependant, cela s'est avéré impossible.

"Il y avait douze places financées par l'Etat. Six d'entre elles étaient réservées aux personnes bénéficiant d'un traitement préférentiel : des places destinées aux enfants de militaires et aux personnes déplacées des soi-disant Républiques populaires de Louhansk et de Donetsk. C'est absolument ridicule : on a ri pendant un bon moment en pensant que six places dans la filière de philologie ukrainienne étaient attribuées à des gens qui, même dans un million d'années, n'auraient jamais voulu s'y inscrire. On s'est donc dit que de cette façon, on serait sûrs d'obtenir une place", explique la jeune femme. De plus, l'admission nécessitait de passer un examen de langue et de littérature russes. Daria n'a pas passé cet examen.

La langue ukrainienne représentait un défi particulier pour elle. Elle parlait russe à la maison et à l'école, et après 2015, elle avait presque oublié l'ukrainien. Elle a donc dû recommencer à l'apprendre pratiquement à partir de zéro en Russie. "J'avais l'habitude d'acheter des livres en ukrainien et j'ai commandé un manuel de langue ukrainienne sur Wildberries. Je l'étudiais en cachette à l'école russe. Mes professeurs et mes camarades de classe me demandaient pourquoi je faisais ça, car 'ça ne durera pas longtemps'", confie la jeune ukrainienne.

A Kiev, elle a été surprise de constater que beaucoup de gens parlaient encore russe. Elle explique que cela l'a contrariée, car ces personnes avaient pourtant la possibilité de parler ukrainien, une langue qui lui avait manqué lorsqu'elle vivait en Crimée et en Russie.

Avec son amie, Daria a passé environ un an à préparer son départ de Crimée. Le 25 avril, Daria a atteint sa majorité. Elle a décidé de partir le 18 mai. Ce n'est qu'après avoir franchi la frontière qu'elle s'est rendue compte que c'était précisément le jour où l'on commémore les victimes du génocide du peuple tatar de Crimée. "Il se trouve que j'ai quitté mon domicile le jour même de la commémoration de la déportation des Tatars de Crimée", raconte la jeune femme.

À Kiev, Daria a rencontré Matvii, qui avait lui aussi quitté la Crimée. (Archives personnelles de Daria) À Kiev, Daria a rencontré Matvii, qui avait lui aussi quitté la Crimée. (Archives personnelles de Daria)

Daria s'est peu à peu habituée à la vie dans la partie libre de l'Ukraine. Elle dit que la Crimée lui manque. Des gens l'ont aidée à s'installer, notamment son fiancé Matvii, lui aussi originaire de Crimée. Ils se sont rencontrés à l'université de Tavria [à Simferopol, en Crimée]. Matvii s'est présenté vêtu d'une vyshyvanka [la blouse traditionnelle ukrainienne] et parlait ukrainien. Ils ont discuté, dessiné ensemble et se sont peu à peu rapprochés.

Daria et Matvii sur la place Maïdan, à Kiev. (Archives personnelles de Daria) Daria et Matvii sur la place Maïdan, à Kiev. (Archives personnelles de Daria)

Cet été a marqué un tournant décisif pour eux. Ils étudient tous les deux à l'université nationale de Tavria, délocalisée depuis l'occupation : Matvii suit des études de sciences politiques et Daria, de psychologie. Ils envisagent désormais de se marier.

Un article écrit par Olha Strilchuk (Suspilne), initialement publié le jeudi 3 septembre 2026 à 14h13. Traduit et édité pour franceinfo par Alice Kouri.

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