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« Téléfoot s’arrête, un morceau de nos dimanches disparaît »

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FIGAROVOX/TRIBUNE - Le 14 juin 2026, TF1 diffusera le dernier numéro de «Téléfoot», mettant fin à 49 ans de rendez-vous dominical. Fabrice Février, co-directeur de l’Observatoire des médias à la Fondation Jean-Jaurès, voit dans cette disparition l’effacement d’un rituel populaire.

Fabrice Février est co-directeur de l’Observatoire des médias à la Fondation Jean-Jaurès, et associé du cabinet de conseil indépendant George(s). Il vient de publier une note intitulée «De TF1 à TF1+ : Téléfoot ou le dimanche qui glisse entre nos doigts».


Le 14 juin 2026, «Téléfoot» diffusera son dernier numéro sur TF1, mettant fin à 49 ans de rendez-vous dominical avec le football français. Derrière la disparition d’une émission, c’est un pan entier de nos habitudes collectives qui s’efface, et le récit d’une télévision gratuite qui perd progressivement le foot pour gagner le rugby.

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Il y a un moment précis où le football est entré dans le salon des Français. C’était le 16 septembre 1977, vers 23 heures, un vendredi soir, sur la première des trois chaînes de l’époque. Pierre Cangioni, journaliste corse à l’accent rocailleux, lançait le générique d’une nouvelle émission baptisée «Téléfoot 1». La Ligue Nationale de Football avait proposé le concept à TF1, non sans avoir essuyé un refus d’Antenne 2, dont les responsables avaient estimé qu’une émission entièrement consacrée au football n’intéresserait pas. Moins sceptique, la «une» accepta de payer des droits d’à peine 70.000 euros. Le pari allait très vite s’avérer payant.

Deux ans plus tôt, Robert Chapatte avait créé sur Antenne 2 «Stade 2», magazine truculent et débridé qui embrassait tous les sports du dimanche. Téléfoot, lui, ne parlait que de football. Un sport, une chaîne, un créneau. Une idée simple et terriblement efficace. Le dimanche viendra plus tard, comme une récompense. En 1981, fort d’un succès rapide, TF1 déplaça l’émission au matin du jour de repos. Et c’est là que tout bascula. Le dimanche matin devenait un rendez-vous quasi liturgique pour des millions de fans de foot.

Chaque présentateur apporta sa couleur. Didier Roustan, dernier romantique du ballon rond, conteur flamboyant qui dormait chez Platini à Turin ou organisait des rencontres entre Maradona et Cantona, incarnait une époque où les journalistes vivaient dans le vestiaire. Le rapport aux joueurs était charnel, presque fraternel. Thierry Gilardi apportait la rigueur d’un homme de Canal+, la chaleur d’un amoureux du rugby passé au football par obligation de métier. La consécration populaire arriva avec la gouaille de Thierry Roland, dont la période coïncida avec l’âge d’or de l’émission. Ce que ces hommes avaient en commun, c’était un accès aux joueurs que le football d’aujourd’hui ne permet plus.

Téléfoot aura survécu à tout, sauf à une dernière mutation, la plus radicale : ce moment où l’information sportive est devenue continue, instantannée, et fragmentée sur les réseaux sociaux en formats courts.

Franck Ribéry débarquant sans prévenir en claquettes et short en 2010, les yeux rougis, pour livrer sa vérité sur le psychodrame de Knysna. Il est venu sur le plateau de Téléfoot parce que c’était encore cet endroit-là : un dimanche matin où le football se racontait à visage découvert. Ce n’était pas un magazine de résultats, mais l’endroit où le football acceptait encore de se montrer. Ensemble, Stade 2 et Téléfoot couvraient le dimanche de bout en bout, avec une cohérence que le paysage audiovisuel ne retrouvera sans doute jamais. La première émission traversera cinquante ans sans jamais lâcher son dimanche. La seconde, Téléfoot, n’aura pas cette chance.

Puis vint Canal+. Le 9 novembre 1984, cinq jours après sa création, la chaîne cryptée diffuse pour la première fois un match du championnat français devant à peine 120.000 foyers abonnés. C’était le début d’une recomposition profonde. Le football migrait vers l’abonnement. En 2008, quand Canal+ créa le «Canal Football Club», elle décida de le diffuser en clair, première fois que la chaîne proposait un programme sportif accessible à tous. Le foot du dimanche restait un bien commun. Pour combien de temps encore ? 
C’est précisément cette révolution-là qui achève Téléfoot : l’obsolescence d’un format conçu pour un monde où le dimanche matin était le seul moment pour savoir ce qui s’était passé la veille.

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En 2026, l’émission attire encore une affluence de 800.000 fidèles. Mais TF1 a activé une clause de sortie pour cesser de payer un million d’euros par an à la LFP pour les images de la Ligue 1. L’histoire d’une émission fondatrice se referme sur une ligne comptable d’un million. L’écart dit tout, au moment où la Ligue 1 n’en finit pas de payer le prix de ses fantasmes démesurés : le milliard d’euros de droits rêvé, jamais atteint, qui lui aura valu de sacrifier Canal+, son diffuseur historique, pour Mediapro puis DAZN, deux aventuriers qui l’ont laissée sans exposition et sans revenus.

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Le 14 juin 2026, Téléfoot rangera ses crampons, au beau milieu du premier week-end de la Coupe du monde, dont les droits ont été ravis très chèrement par M6. L’émission qui a popularisé le football à la télévision française s’éteindra au seuil du plus grand événement sportif de la planète. Il y a dans ce calendrier quelque chose de symbolique et de cruel à la fois. À partir de septembre, la case du dimanche matin accueillera un magazine multisport qui fera la part belle au ballon ovale. Car, sur la chaine qui avait donné à voir gratuitement pour la première fois des images du championnat de football, il y a cinquante ans, le rugby est en passe de supplanter le ballon rond. Il s’impose comme le plus bel actif parmi les droits sportifs détenus par TF1 : 122 matchs internationaux programmés de 2026 à 2029, dont 23 avec le XV de France. Le rugby réussit ce que le feuilleton du football n’arrive plus à faire : perpétuer un moment collectif où l’on se retrouve ensemble devant le même écran, au même moment. Un dimanche, en somme.

Cinquante ans. Cinquante ans de magazines sportifs le dimanche, témoins involontaires de la plus grande révolution médiatique de l’histoire. Ils ont vu arriver la couleur, la télécommande, le câble, le satellite, le numérique, le smartphone, les réseaux sociaux, le streaming. À chaque étape, ils se sont adaptés, reformatés, déplacés d’une chaîne ou d’un horaire à l’autre. Ils ont survécu à tout, sauf à cette dernière mutation, la plus radicale : le moment où le dimanche lui-même a disparu comme unité de temps médiatique. Où l’information sportive est devenue continue, instantanée, fragmentée en stories et en formats courts. Où personne n’a plus besoin de se lever du canapé pour changer de chaîne, parce que la chaîne, désormais, c’est le pouce sur l’écran. Téléfoot n’aura pas survécu à ce dimanche-là. Ce n’est pas seulement une émission qui s’arrête : c’est un certain dimanche français qui s’éteint.

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