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Avec son statut quasi unique dans le monde, Taïwan agit comme un État de facto depuis 1949, même si la Chine communiste continue de revendiquer sa souveraineté sur ce territoire démocratique. Pour défendre sa politique d’une seule Chine, Pékin a rompu les canaux de communication officiels avec Taipei il y a dix ans. Mais des voies informelles subsistent entre les deux frères ennemis — au cœur de la rivalité sino-étatsunienne.
« En ce moment, il n’y a aucun lien officiel, puisque la Chine continentale a posé des conditions politiques préalables », indique Shen Yu-chung, vice-ministre du Conseil des affaires continentales, l’agence gouvernementale de Taïwan chargée de gérer les relations avec la Chine continentale.
Pour rétablir le dialogue, Pékin réclame que Taipei reconnaisse le principe d’« un pays, deux systèmes » ou le consensus de 1992 qui reprend, avec certaines nuances, l’idée d’une seule Chine. « Au nom d’un dialogue digne, nous refusons ce type de préalable », affirme M. Shen.
Les relations entre les deux rives se sont envenimées en 2016, lors de la victoire du Parti démocrate progressiste (DPP), d’allégeance indépendantiste, face au Kuomintang (KMT), plus conciliant avec la Chine continentale, qui dominait historiquement la vie politique taïwanaise.
Les deux capitales continuent néanmoins d’échanger par voies informelles. Des organisations civiles — la Straits Exchange Foundation pour Taïwan et l’Association for Relations Across the Taiwan Straits pour la Chine continentale — ont pris le relais. Tout comme des gens d’affaires et des universitaires.
Malgré leurs divergences, 26 accords encadrent la relation entre les deux rives. Elles touchent une variété de sujets, dont le commerce bilatéral, les liaisons aériennes et la lutte contre le crime. Mais leur application est compromise par Pékin, dénonce M. Shen. « Ils utilisent [ces accords] comme un outil pour nous menacer. »
État de facto
Depuis près de huit décennies, Taïwan se gère comme un État de facto. Après avoir perdu la guerre civile chinoise aux mains des communistes en 1949, le gouvernement du KMT — avec Tchang Kaï-chek à sa tête — s’était replié sur l’île de Formose. Plus de deux millions de Chinois l’avaient suivi pour y vivre sous l’autorité de la République de Chine (ROC) — nom officiel de Taïwan encore aujourd’hui.
Le KMT a toujours adhéré au principe d’une seule Chine, mais estime que c’est la ROC qui devrait agir en son nom. Jusqu’en 1971, c’est d’ailleurs la ROC qui représentait la Chine aux Nations unies. Mais cette année-là, l’Assemblée générale de l’ONU a changé de cap en reconnaissant la République populaire de Chine comme seule représentante légitime de l’Empire du Milieu.
Taïwan a progressivement été exclue des organisations affiliées à l’ONU. L’île — qui n’a jamais déclaré officiellement son indépendance pour ne pas provoquer la Chine — vit, depuis, un isolement diplomatique. « Il n’y a que 12 pays qui reconnaissent formellement Taïwan », indique François Wu, vice-ministre des Affaires étrangères.
Malgré ce particularisme, 86 % des Taïwanais privilégient le maintien de statu quo, selon un sondage mené l’an dernier pour le Conseil des affaires continentales. Quant aux options de l’indépendance immédiate ou du rattachement rapide à la Chine, elles recueillent moins de 5 % chacune. « Ce sont les jeunes qui sont le plus favorables à l’indépendance », relève Shen Yu-chung.
Stratégie du porc-épic
Pour faire face à la menace d’une invasion chinoise, l’île montagneuse de 36 000 km2 — la taille de la Belgique — mise sur la « stratégie du porc-épic ». « On se concentre sur des capacités asymétriques, explique Lin Fei-fan, secrétaire général adjoint du Conseil national de sécurité de Taïwan. On achète des systèmes de défense mobiles, des plateformes qui peuvent bouger, des drones. » Un arsenal d’armes légères, pouvant être déplacées rapidement, qui rendrait une invasion trop difficile et coûteuse — même pour un adversaire plus puissant.
S’ajoute à ce rempart militaire le « bouclier de silicium » développé par Taïwan, une arme de dissuasion économique. Puisque l’île produit 95 % des semi-conducteurs les plus avancés de la planète, une attaque militaire perturberait les chaînes d’approvisionnement de ces puces indispensables à nos vies modernes, ce qui plomberait l’économie mondiale, y compris celle de la Chine.
Surtout, Taïwan compte sur une intervention militaire des États-Unis (et d’alliés régionaux, comme le Japon) si la Chine donnait l’assaut. Mais rien n’est assuré — le pays le plus puissant du monde maintient une ambiguïté stratégique sur son engagement. L’île doit donc continuer d’approfondir sa relation avec son allié étatsunien, plaide François Wu. « S’ils ont beaucoup d’intérêts dans la région Indo-Pacifique, ils n’ont aucune raison de l’abandonner. »
Si l’Empire du Milieu réussit à faire tomber Taïwan, son armée aura accès aux eaux profondes du Pacifique, prévient le vice-ministre aux Affaires étrangères. « Je peux vous garantir que le prochain sera le Japon, puis les Philippines. » La deuxième chaîne d’îles du Pacifique — qui agit comme un bouclier stratégique pour les États-Unis — sera alors à la portée de la marine chinoise.
Les visées de la Chine ne s’arrêtent pas à Taïwan, assure François Wu. « La Chine essaye de conquérir Taïwan pour pouvoir dominer le monde. »
Avec Lucie Wang
Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse du Fonds québécois en journalisme international


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