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Sur une rive du nord du Kenya dorment depuis 1,43 million d’années des empreintes de pas trop grandes pour l’espèce qui les a laissées

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Paranthropus boisei a pris +195 % dans l’estime des paléoanthropologues : ce qui a marché sur cette rive du Kenya n’est ni petit, ni chétif

Sur la rive orientale du lac Turkana, dans le nord du Kenya, la boue a gardé la mémoire d’une marche vieille de 1,43 million d’années. Vingt-et-une empreintes, laissées par huit individus, dessinent une piste que les chercheurs attribuent à Paranthropus boisei, un lointain cousin de l’espèce humaine surnommé « casse-noisette » pour ses puissantes mâchoires. Alors que cette espèce était estimée à une taille maximale d’environ 1,60 m, les nouvelles empreintes suggèrent des individus mesurant plus de 1,80 m et pesant près de 75 kg. Une silhouette que personne n’attendait pour un hominidé réputé trapu et discret.

À retenir

  • Des traces oubliées pendant cinquante ans livrent enfin leurs secrets sur la vraie taille de Paranthropus boisei
  • Huit individus massifs marchant de front : pourquoi aucune femelle ni enfant dans ce groupe ?
  • L’attribution scientifique reste débattue, mais la morphologie des empreintes contredit tout ce qu’on pensait savoir

Sommaire

  1. Un géant inattendu au bord du lac
  2. Une troupe d’hommes, sans trace de femmes ni d’enfants
  3. Une attribution encore débattue

Un géant inattendu au bord du lac

Les estimations classiques de Paranthropus boisei reposaient presque exclusivement sur des crânes et des mâchoires, faute d’ossements du reste du corps. Les estimations antérieures, basées sur les fossiles de P. boisei, suggéraient que les mâles mesuraient environ 131 centimètres et pesaient environ 49 kilogrammes en moyenne. Un gabarit modeste, presque menu face à Homo erectus, l’autre grande espèce qui parcourait la région à la même époque.

Les empreintes retrouvées sur le site GaJi10, dans la formation de Koobi Fora, racontent une autre histoire. Les plus grandes empreintes correspondent à une masse estimée autour de 75 kg et donc à une taille proche de 1,80 m, ce qui signifie que Paranthropus boisei aurait pu atteindre des dimensions comparables à celles d’Homo erectus. Ce n’est pas un détail anecdotique. Cela change la charpente entière de l’espèce.

Ces traces n’étaient pas inconnues. Elles avaient été repérées en 1978 dans la formation de Koobi Fora, près du lac Turkana, puis protégées sous les sédiments. Il a fallu près de cinquante ans, et des outils d’analyse bien plus fins, pour qu’une équipe menée par le biologiste Kevin Hatala, de l’université de Chatham, associé à l’institut Max Planck d’anthropologie évolutive, en tire des mesures exploitables. Le travail, publié dans la revue PNAS, s’appuie sur la longueur, la largeur et la profondeur de chaque appui pour reconstituer masse et stature.

Une troupe d’hommes, sans trace de femmes ni d’enfants

Huit marcheurs, une même surface, un même instant géologique. Le groupe recense huit individus de Paranthropus boisei réunis sur la même rive du lac Turkana il y a environ 1,4 million d’années, sans femelle ni enfant identifiable, mais une majorité de mâles adultes. Cette composition presque exclusivement masculine intrigue autant qu’elle interroge.

Les auteurs de l’étude avancent une piste, sans trancher. Ils évoquent un possible groupe de mâles, comparable à certaines organisations observées chez les primates actuels, tout en restant prudents, car les empreintes ne saisissent qu’un instant unique. Des chasseurs en patrouille ? Une troupe de jeunes mâles écartés du groupe reproducteur, comme on l’observe parfois chez les gorilles ou les chimpanzés ? Rien n’est acquis. Seule certitude : ce moment figé dans la vase du Turkana montre huit corps massifs avançant de front, à quelques secondes d’intervalle les uns des autres.

Une attribution encore débattue

Reste une question de taille, au sens propre : ces empreintes sont-elles vraiment celles de Paranthropus boisei ? La méthode utilisée pour trancher entre les deux espèces candidates, Paranthropus boisei et Homo erectus, s’appuie sur la forme du pied, l’orientation de la piste et la manière dont le talon puis les orteils frappaient le sol. Les chercheurs ont comparé la forme des empreintes, leur orientation et la manière dont le pied heurtait le sol ; ces caractéristiques correspondent mieux à Paranthropus qu’à Homo erectus, mais l’attribution reste fondée sur la seule morphologie des traces, faute de squelette directement associé.

Le doute persiste ailleurs dans la communauté scientifique. Les dimensions relevées restent compatibles avec Homo erectus, également présent dans la région à la même époque, et les auteurs de l’étude précisent qu’il n’est pas encore possible d’attribuer les empreintes à une seule espèce, même si leur morphologie semble davantage correspondre à Paranthropus boisei. Une nuance de taille, souvent gommée dans les titres les plus enthousiastes.

Cette méthode d’attribution par empreintes n’est pas nouvelle pour l’équipe. Elle avait déjà servi, deux ans plus tôt, à démontrer qu’Homo erectus et Paranthropus boisei avaient foulé un même sol du Turkana à quelques jours d’écart, apportant alors la première preuve directe de la coexistence de deux espèces d’hominines au même endroit, au même moment. Le procédé, aussi ingénieux soit-il, reste jeune. Il repose sur des comparaisons statistiques de forme et de démarche, pas sur une identification génétique ou anatomique directe. La robustesse de la méthode elle-même continue d’être discutée par d’autres spécialistes du domaine.

Paranthropus boisei a disparu il y a environ 1,2 million d’années, après avoir occupé l’Afrique de l’Est pendant plus d’un million d’années. Sur les seuls sites de la région du lac Turkana, les équipes américano-kényanes ont déjà documenté des centaines d’empreintes d’hominines réparties sur plus d’une demi-douzaine de sites distincts, accumulées par des marcheurs différents au fil du temps. GaJi10 n’est donc qu’un fragment d’un immense album de traces enfouies, dont une bonne partie attend encore d’être creusée, mesurée, et peut-être de bousculer à nouveau ce qu’on croit savoir de nos lointains cousins.

Sources : ncbi.nlm.nih.gov | alemsegedlab.uchicago.edu | actu-alt-plus.com

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