Une plage de sable fin, une eau turquoise à marée basse, et sous la surface un piège invisible. Sur le littoral des Côtes-d’Armor, particulièrement à Saint-Michel-en-Grève, l’été rime depuis des décennies avec l’arrivée d’un tapis d’ulves, ces algues vertes qui recouvrent le sable et la vase. Ce qui ressemble à une simple nuisance visuelle cache un danger mortel : l’hydrogène sulfuré, un gaz toxique libéré quand ces algues pourrissent. Un seul pas suffit parfois à faire remonter des poches de gaz piégées sous la croûte d’algues séchées, avec des conséquences qui ont déjà coûté des vies humaines et animales.
À retenir
- Un gaz invisible et mortel se cache sous le tapis d’algues vertes des plages bretonnes
- La justice a reconnu la responsabilité de l’État, mais aucune solution définitive n’a émergé en 50 ans
- Malgré des centaines de millions d’euros investis, 93% des marées vertes nationales persistent en Bretagne
Sommaire
- Le 28 juillet 2009, un cheval meurt sous les yeux de son cavalier
- Un fléau qui persiste malgré cinquante ans de lutte
- Le verdict sans appel de la Cour des comptes
- Où en est-on, cinq ans après ce constat d’échec ?
Le 28 juillet 2009, un cheval meurt sous les yeux de son cavalier
La scène s’est déroulée sur la plage de Saint-Michel-en-Grève, dans une vasière recouverte d’algues en décomposition. Ce 28 juillet 2009, Vincent Petit, après avoir vu son cheval mourir sous ses yeux, avait la vie sauve grâce à des agents techniques présents sur la plage. L’homme s’était évanoui à son tour, intoxiqué par les mêmes émanations qui venaient de tuer sa monture.
L’enquête qui a suivi a mis des années à établir la vérité scientifique. L’instruction a permis de démontrer le lien entre fertilisation agricole, algues vertes et émanations d’hydrogène sulfuré, mais compte tenu de la définition légale des infractions et de la réglementation propre aux épandages, aucune violation n’a pu être constatée. Résultat : un non-lieu au pénal. Mais la justice administrative, elle, a tranché différemment. La Cour a retenu en son principe la responsabilité de l’État du fait de la prolifération des algues vertes, en raison de ses carences à mettre en œuvre de manière suffisamment efficace les règles nationales et européennes relatives à la protection des eaux, et a estimé que la mort de l’animal devait être regardée comme ayant eu pour cause déterminante une intoxication par inhalation d’hydrogène sulfuré.
Ce drame n’était ni le premier ni le dernier. Quelques jours auparavant, un homme était mort subitement à Lanvollon en déchargeant des algues dans une unité de compostage ; en 2008, deux chiens avaient été retrouvés se décomposant dans un dépôt d’algues à Hillion ; dès 1989, un jogger avait été retrouvé mort et, en 1999, un chauffeur de camion était resté plusieurs jours dans le coma. La liste ne s’arrête pas là : un salarié chargé du transport d’algues, décédé sur son lieu de travail en 2009, a vu le lien entre son activité et son décès reconnu seulement en 2018. Plus récemment encore, en 2024, plusieurs sangliers ont été retrouvés morts sur les plages de la baie de Saint-Brieuc, avec des recherches d’hydrogène sulfuré menées lors des autopsies.
Un fléau qui persiste malgré cinquante ans de lutte
La Bretagne n’a jamais réussi à s’en débarrasser. La région, et plus particulièrement les Côtes-d’Armor, est confrontée depuis plus de cinquante ans à l’échouage d’algues vertes sur une partie de son littoral, conséquence d’apports excessifs de nutriments venant des fleuves côtiers, conjugués à une morphologie spécifique des baies concernées. L’azote agricole, transformé en nitrates dans les cours d’eau, nourrit ces proliférations chaque printemps et chaque été.
La responsabilité de l’agriculture intensive ne fait guère débat chez les scientifiques. Les travaux scientifiques montrent que seule une action sur l’azote peut permettre de limiter ce phénomène, et que l’azote présent dans les baies est à plus de 90 % d’origine agricole. Un chiffre qui donne la mesure du problème : les plages bretonnes ne sont pas victimes d’un phénomène naturel isolé, mais d’un déséquilibre entretenu par des décennies de pratiques agricoles.
Le verdict sans appel de la Cour des comptes
En 2021, la Cour des comptes a rendu un jugement sévère sur les deux premiers plans algues vertes lancés après 2009. Les plans publics de lutte contre la prolifération de ces algues en Bretagne ont été « mal définis » et n’ont eu qu’un « impact limité », préconisant de promouvoir une agriculture « à faibles fuites de nitrates ». Le rapport, qui fait près de 300 pages, ne mâche pas ses mots sur le rapport coût-efficacité de l’action publique. Ces plans ont engagé 109 millions d’euros d’argent public, un montant jugé « dérisoire » au regard des 435 à 614 millions d’euros par an d’aides directes aux agriculteurs de la politique agricole commune en Bretagne.
Le constat était partagé par la chambre régionale des comptes de Bretagne, qui a pointé du doigt le manque de contrôle. Objectifs mal définis, acteurs peu mobilisés, contrôles peu nombreux, avis scientifiques manquants : les plans n’ont pas eu d’effet significatif sur les marées vertes. Plus frappant encore, un rapport parlementaire relevait la très forte baisse des contrôles dans les exploitations depuis 2010, de 73 %, et l’absence d’objectifs quantitatifs sur le volume d’algues. Difficile de lutter contre un fléau quand on cesse, dans le même temps, de surveiller ses causes.
Où en est-on, cinq ans après ce constat d’échec ?
Le rapport de 2021 n’a pas mis fin à la controverse. Un nouveau bilan de la Cour des comptes et de la chambre régionale des comptes, révélé en juin 2026, dresse un état des lieux tout aussi préoccupant des politiques menées depuis. En 2024, la Bretagne concentrait encore 93 % des surfaces nationales d’échouage d’algues vertes, soit plus de 2 000 hectares de plages et de vasières touchés. Un chiffre qui donne le vertige : l’équivalent de près de 3 000 terrains de football recouverts chaque année par ce tapis toxique, presque exclusivement sur le littoral breton.
Pourtant l’argent public n’a pas manqué. Les crédits consacrés aux plans de lutte seraient passés de 56 millions d’euros pour le premier plan à 128,6 millions pour le troisième, en cours jusqu’en 2027. La justice administrative a fini par imposer un changement de méthode : en mars 2025, le tribunal administratif de Rennes avait reconnu l’insuffisance des mesures mises en œuvre par l’État contre les pollutions aux nitrates d’origine agricole. Conséquence concrète sur le terrain : dans le Finistère et les Côtes d’Armor, les exploitations agricoles qui n’ont pas atteint les objectifs fixés dans les baies concernées vont entrer dans une phase réglementaire, mettant fin à une logique reposant uniquement sur le volontariat des agriculteurs.
Reste une question que peu de vacanciers se posent en posant leur serviette sur le sable breton : derrière l’odeur d’œuf pourri qui signale la présence du gaz, combien de plages label qualité restent, chaque été, fermées ou déconseillées sans que le grand public en soit clairement informé ? Le tribunal administratif de Rennes avait déjà reconnu, en juillet 2023, pour la première fois un préjudice écologique dû à la carence fautive de l’État à limiter le développement des algues vertes, un précédent juridique qui pourrait peser lourd dans les prochaines années.
Sources : nantes.cour-administrative-appel.fr | assemblee-nationale.fr | ccomptes.fr


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