Imaginez un instant une fusée capable de rivaliser avec les plus gros lanceurs américains, financée à coups de milliards, dessinée pour incarner la supériorité technologique d’un empire tout entier, et qui, après deux vols sans le moindre échec, se retrouve purement et simplement abandonnée sous un hangar du Kazakhstan. Pas de panne catastrophique, pas d’accident spectaculaire à l’origine de son arrêt, juste l’effondrement silencieux d’un pays qui n’a plus les moyens de ses ambitions. C’est toute l’histoire de la fusée Energia, ce mastodonte soviétique qui devait changer la donne spatiale et qui repose aujourd’hui, rouillé, sur un pas de tir de Baïkonour, comme un monument figé à la gloire d’un programme mort-né.
Deux tirs parfaits, zéro seconde chance : le mystère Energia
Le paradoxe est presque vertigineux. Energia n’a volé que deux fois dans toute son existence, et les deux fois, elle a fonctionné exactement comme prévu. En mai 1987, son vol inaugural emporte une charge militaire baptisée Polious, aussi connue sous le nom de Skif-DM. La fusée remplit parfaitement son rôle de lanceur, mais c’est la charge utile elle-même qui trahit la mission : un dysfonctionnement de son propre système de propulsion l’empêche d’atteindre l’orbite visée. Energia, elle, n’a rien à se reprocher.
Le second vol, le seul autre de toute l’histoire du programme, a lieu le 15 novembre 1988. Cette fois, la charge n’est autre que la navette Bourane, la réponse soviétique à la navette américaine. Le lancement se déroule sans accroc, l’orbiteur effectue deux orbites autour de la Terre sans équipage, puis revient se poser à Baïkonour avec une précision remarquable. Deux vols, deux succès techniques complets. Et pourtant, c’est là que tout s’arrête. Aucun troisième lancement ne sera jamais programmé. Le mystère n’est donc pas technique, il est politique et économique, et il porte un nom : l’effondrement de l’Union soviétique.
17,8 milliards de roubles envolés : la facture soviétique qui donne le vertige
Difficile d’imaginer aujourd’hui l’ampleur des moyens engloutis dans ce programme. Le développement d’Energia et de Bourane a coûté 17,8 milliards de roubles, une somme calculée en valeur 1990, qui donne une idée de l’ambition démesurée du projet. Pour y parvenir, l’URSS a mobilisé plus d’un million de personnes, réparties dans pas moins de 1 286 entreprises et sous la tutelle de 86 ministères différents. On peine à se représenter une organisation aussi tentaculaire, presque une économie parallèle entièrement dédiée à un seul objectif : prouver que l’Union soviétique pouvait égaler, voire dépasser, les États-Unis dans la course spatiale.
Mais la chute du régime a eu raison de cette ambition. Dès 1991, le programme est mis en sommeil, faute de financements suffisants. La dissolution de l’Union soviétique laisse la nouvelle Russie exsangue, incapable d’assumer un tel niveau de dépenses pour un projet dont l’utilité stratégique devient de plus en plus floue. Le coup de grâce est officiellement donné le 30 juin 1993, lorsque Boris Eltsine signe l’arrêt définitif du programme Bourane-Energia. Cette fusée capable d’emporter 100 tonnes en orbite, techniquement irréprochable, devient alors un symbole encombrant, celui d’un empire qui a dépensé sans compter pour un rêve qu’il n’a jamais eu les moyens de concrétiser jusqu’au bout.
Bourane, la navette fantôme qui devait rivaliser avec la NASA
Si Energia est la fusée oubliée, Bourane en est la navette fantôme. Conçue comme la réponse soviétique directe à la navette spatiale américaine, elle reste, encore aujourd’hui, le seul exemplaire du programme soviétique ayant réellement volé dans l’espace. Après son vol unique de novembre 1988, l’orbiteur est stocké à Baïkonour, dans un hangar qui va devenir, sans le savoir, le théâtre d’une tragédie.
Le 12 mai 2002, le toit du hangar 112, qui abritait à la fois Bourane 1.01 et une maquette grandeur nature d’Energia, s’effondre à cause d’un défaut d’entretien. Le bilan humain est lourd : huit ouvriers qui effectuaient des travaux sur la toiture perdent la vie dans l’accident. Sur le plan technique, la perte est tout aussi irréversible : le seul exemplaire de Bourane ayant jamais quitté l’atmosphère terrestre est détruit, écrasé sous les décombres de sa propre infrastructure de stockage. Un joyau technologique réduit en miettes, non pas par un échec de vol, mais par la simple négligence liée au manque de moyens dans les années qui ont suivi l’effondrement soviétique.
Il existait pourtant une seconde navette, baptisée Ptichka (le petit oiseau), et référencée OK-1.02. Elle était achevée à 95 % lorsque le programme a été arrêté en 1993, si près du but sans jamais avoir eu l’occasion de voler. Après le drame du hangar 112, elle a été déplacée vers un bâtiment adjacent, une décision prise tardivement mais qui lui a évité de partager le sort funeste de sa jumelle. Elle repose encore aujourd’hui à Baïkonour, presque terminée, presque prête, mais définitivement clouée au sol.
Baïkonour aujourd’hui : ce que la rouille raconte encore de l’URSS
Depuis les années 90, une partie du cosmodrome de Baïkonour vit sur deux vitesses complètement opposées. D’un côté, des installations toujours actives, d’où décollent régulièrement les fusées du programme Soyouz, véritables piliers de l’accès à l’espace encore utilisés de nos jours. De l’autre, des hangars figés dans le temps, où les exemplaires restants du programme Bourane-Energia continuent de prendre la poussière, laissant deviner, sous des couches de rouille, la carcasse de ce qui fut autrefois le fleuron technologique soviétique.
Ces sites à l’abandon fascinent autant qu’ils interrogent. Ils sont devenus, au fil des décennies, une sorte de musée à ciel ouvert involontaire, où se lit en creux l’histoire d’un pays qui a voulu aller plus vite et plus loin que ses moyens ne le permettaient. La fusée la plus puissante jamais construite par l’URSS, celle qui n’a jamais raté un seul de ses deux vols, dort aujourd’hui sur un pas de tir kazakh, témoin muet d’une époque où l’on pensait encore que la conquête spatiale pouvait justifier n’importe quelle dépense.
Cette histoire résonne étrangement avec certains grands chantiers publics contemporains, ceux qui démarrent avec des ambitions démesurées avant de s’arrêter net, faute de financement ou de volonté politique. Energia et Bourane restent le symbole d’un savoir-faire technique indéniable, gâché non pas par l’échec, mais par l’effondrement du système qui l’avait rendu possible. Une question demeure alors en suspens : combien d’autres projets aussi ambitieux dorment encore, quelque part dans le monde, en attendant qu’on se souvienne d’eux ?


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