En Suède se déroule en ce moment un procès hors norme. Depuis deux ans et demi, et pendant encore quatre mois, un tribunal de Stockholm examine des crimes de guerre commis au Soudan entre 1999 et 2003. Au nom de la compétence universelle, le parquet a accueilli 32 plaignants, victimes d’exactions par les forces gouvernementales et des milices lors d’un conflit qui a mené à l’indépendance du Soudan du Sud, en 2011. Des milliers de pièces composent ce dossier pénal, avec une accusation qui tente de prouver la complicité dans ces crimes de deux anciens dirigeants de la société pétrolière Lundin, qui disposait d’un permis d’exploration au cœur d’une zone dévastée.
Lire aussi: «Ma mère nous a serrés contre elle, les balles l’ont traversée»: des dirigeants d’une entreprise genevoise poursuivis pour complicité de crimes de guerre au SoudanLa Confédération a octroyé l’entraide judiciaire à la Suède, fournissant des pièces importantes à l’enquête sur le groupe Lundin, qui comptait trois filiales à Genève, où sont aussi établis les deux richissimes coaccusés. Présumés innocents, cet ancien président de la firme et son ancien directeur général auraient su, d’après les procureurs, ce qui se tramait et auraient choisi de s’en accommoder en adoptant une attitude dite, en droit suédois, «d’indifférence délibérée». Ils contestent les charges, et il nous appartient d’attendre le verdict qui devrait être rendu fin 2026.
Lire aussi: Au cœur de la procédure suédoise pour complicité de crimes de guerre au Soudan, un volet suisse autour du groupe pétrolier Lundin, établi à GenèveLa primauté du droit
Quelle que soit l’issue, l’essentiel est ailleurs. Alors que justice ne sera probablement jamais faite au Soudan, la Suède donne la parole aux victimes d’un conflit avéré et documente les faits pour qu’ils ne sombrent pas dans l’oubli. Le travail conduit méticuleusement durant une instruction longue de plus d’une décennie est peut-être avant tout un travail de mémoire, pour l’Histoire, qui dépasse les drames individuels qui se sont joués – sans les relativiser. Pour en prendre la mesure, il s’agit, en matière de crimes de guerre, du procès le plus important pointant la responsabilité d’une entreprise depuis l’institution des tribunaux de dénazification à Nuremberg, en 1945, dont on vient de célébrer les 80 ans en se remémorant avec nostalgie le temps où les grandes puissances avaient choisi de s’appuyer sur le droit pour montrer l’exemple.
C’est aussi cela que la Suède vient rappeler. Alors que des brutes cyniques redéfinissent un ordre mondial basé sur la force et l’intérêt, et nous éloignent chaque jour un peu plus des Lumières, le parquet de Stockholm signale qu’il existe encore des parties du globe où la primauté du droit constitue et demeure le socle de la civilisation. Où les règles, démocratiques, prédictibles et équitables, s’appliquent à tous et sans interférence politique. On ne pensait pas s’en émouvoir au XXIe siècle.
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