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Suiveuses de guerre: qui étaient les femmes qui peuplaient l'armée avant qu'elle ne devienne exclusivement masculine?

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Au-delà des quelques femmes qui se travestissaient pour combattre, cantinières, vivandières et blanchisseuses sont restées indispensables à la bonne tenue des rangs jusqu'au début du XIXe siècle.

Les rôles et activités de ces «suiveuses de guerre» qui accompagnent les armées de l'Ancien Régime à l'Empire, selon la dénomination que leur donne l'historienne Marion Trévisi, sont divers et variés. Les armées leur permettent de gagner leur vie, comme cantinières ou vivandières fournissant nourriture, boisson et tabac aux soldats, comme blanchisseuses ou encore comme prostituées. Nombre d'entre elles sont des épouses ou concubines de soldats ou d'officiers.

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Une importante présence féminine aux armées

Des catégories aux frontières bien poreuses en réalité, car beaucoup vont de conjoint en conjoint d'une campagne à l'autre, échangeant une forme de service sexuel contre une protection. Ces binômes d'intérêt sont fréquents, au vu de la précarité de la vie aux armées. Il n'est pas rare qu'une prostituée passe provisoirement sous la protection d'un homme, ou que des vivandières se prostituent.

Ainsi en va-t-il du personnage fictif de la vagabonde Courage, dans le roman éponyme de Grimmelshausen. Elle qui, comme de nombreuses autres femmes, rejoint les armées pour survivre quand sa ville est détruite par la guerre, en 1621, s'attache à un capitaine aussi beau que protecteur. Quand celui-ci meurt –un risque omniprésent chez les militaires–, elle recourt à la prostitution, avant de trouver un autre protecteur, et ainsi de suite.

Beaucoup de suiveuses sont donc originaires de régions frontalières, régulièrement touchées par la guerre, comme dans le Nord et l'Est de la France. La plupart sont orphelines ou issues des classes populaires. Il n'est pas rare qu'elles aient des enfants aux armées: souvent, les garçons deviennent soldats et les filles suiveuses à leur tour.

Tolérance et répression

À travers les siècles, cette population féminine des armées est irrégulièrement tolérée. Le mariage des soldats et officiers fait débat, les uns arguant qu’un troupier marié serait moins enclin à déserter quand d’autres soulignent qu’un militaire ayant femme et enfants craindrait de risquer sa vie au combat.

En France, on compte 45,9% d'hommes mariés (ou précédemment mariés) parmi les invalides de la guerre de Trente Ans (1618-1648) mais seulement 16% en 1715, chiffre l'historien américain John A. Lynn. En cause? Des ordonnances prises par Louis XIV dans les années 1680, dissuadant les soldats de se marier en interdisant à ceux qui le feraient tout grade, haute paye ou congé absolu. Ces mesures s'ajoutent à la nécessité, pour les militaires du rang désirant se marier, d'obtenir l'autorisation de leurs officiers.

La prostitution est perçue comme un moyen de pallier le risque que les soldats commettent des violences sexuelles sur les femmes des pays traversés.

De quoi limiter, de facto, la présence féminine aux armées, d'autant que les femmes entretenant d'autres types de relations avec les militaires sont parfois elles aussi réprimées. En effet, Louis XIV bannit les prostituées de ses armées dans les années 1680 pour des raisons de discipline, de santé publique mais aussi d'ordre moral. Mais, quand vient la guerre de la Ligue d'Augsbourg (1688-1697), la chasse aux prostituées s'apaise: en temps de conflit, face au risque de désertion, le pouvoir ferme les yeux. La prostitution est d'ailleurs perçue comme un moyen de pallier le risque que les soldats commettent des violences sexuelles sur les femmes des pays traversés.

Vivre aux armées

Ces femmes, qui se comptent en dizaines de milliers, se déplacent à l'arrière des armées, près de l'artillerie et des bagages, souvent à cheval ou dans un chariot, ce qui complique plus d'une fois les manœuvres. Ainsi Napoléon raconte-t-il avoir ordonné, au moment de franchir un pont étroit pendant sa campagne en Italie entre 1799 et 1800, qu'aucune femme ne suive. Il constate peu après qu'il ne s'est pas fait obéir des suiveuses suivantes, qui lui font face en le traitant de «petit caporal». Par-delà l'anecdote, cet épisode souligne les problématiques logistiques à l'œuvre dans une armée accompagnée par tant de femmes, et la difficile cohabitation au quotidien.

En outre, la vie quotidienne aux armées est marquée par l'alcool –parfois fourni par les cantinières et vivandières elles-mêmes–, les jeux d'argent et la violence, notamment sexuelle, dont elles sont parfois victimes.

Les maladies sont légion, affectant particulièrement les enfants de ces femmes. Parmi eux, l'écrivaine George Sand (1804-1876) raconte ainsi avoir attrapé la gale lorsque sa mère et elle rejoignirent son père militaire en Espagne sous Napoléon.

Enfin, ces femmes subissent de plein fouet les fatigues de la guerre. La retraite de Russie, fin 1812, est un moment meurtrier pour les militaires mais, comme l'observe le chirurgien militaire Dominique-Jean Larrey, quelques suiveuses semblent mieux résister qu'eux, au point de «fai[re] honte à certains hommes».

C'est que ces femmes sont endurcies par les années passées aux armées. Certaines n'ont connu que le milieu militaire comme cadre de vie. Ainsi, cet environnement joue aussi le rôle de structure familiale pour beaucoup. Et, parmi les épouses d'officiers qui vont en campagne, certaines organisent soupers, bals et salons dans les villes de garnison, intégrant ainsi une partie du monde militaire aux mondanités civiles du temps.

Des engagements féminins

Au-delà du rôle émotionnel auquel on les a souvent réduites, les suiveuses de guerre jouent un rôle majeur auprès des armées en campagne. Si leur commerce inclut parfois des denrées de contrebande, la nourriture, les boissons et le tabac qu'elles fournissent aux militaires, parfois jusqu'au plus près des combats, comptent pour le moral des troupes.

Qu'elles accomplissent des actes héroïques ou ordinaires, les suiveuses de guerre sont rarement reconnues par les armées et l'État.

En pratique, elles pallient souvent les carences du ravitaillement centralisé des armées ou leurs défaillances logistiques, comme lors de la retraite de Russie où les conditions climatiques empêchent le train des vivres de suivre les troupes. Ce même hiver, certaines s'illustrent même en secourant des soldats blessés et en les chargeant sur leurs charrettes, parfois au péril de leur propre vie.

Quelle reconnaissance?

Qu'elles accomplissent des actes héroïques ou ordinaires, les suiveuses de guerre sont rarement reconnues par les armées et l'État. Ne combattant pas et ne bénéficiant pas de statut légal auprès des troupes, elles ne touchent ni solde pendant leurs années de travail ni retraite par la suite.

Nombreuses sont les cantinières et blanchisseuses qui déposent des demandes de pensions annuelles ou de gratifications exceptionnelles. Parmi les quelques-unes qui parviennent à leurs fins, c'est généralement en tant que veuves de soldats plutôt que pour leur propre engagement, et parfois au terme de plusieurs années de procédures –bien difficiles pour cette population peu alphabétisée.

Dans de très rares cas, des femmes obtiennent gratifications ou majorations au titre de leur histoire personnelle. Ainsi d'une vivandière nommée Madame Andierne, qui reçoit une gratification de 150 livres en 1776: le comte de Saint-Germain, secrétaire d'État à la Guerre, en décide personnellement, arguant uniquement du mérite et de la bravoure de cette femme, relève l'historien Thomas Cardoza. Il en va de même d'une dénommée Barbe Mangin, l'année suivante.

On voit bien, en 1809 encore, une cantinière nommée Madeleine Kintelberger obtenir de l'empereur une pension d'une valeur exceptionnelle après s'être illustrée en défendant ses enfants et avoir été prisonnière de l'armée russe. Mais elle bénéficie alors du soutien personnel d'officiers généraux de l'Empire qui voient en elle une figure intéressante pour la propagande, et touche cette somme en tant que veuve et non pour ses propres actions. Comme un symptôme du resserrement progressif de l'étau sur les suiveuses de guerre, destinées à disparaître au cours du XIXe siècle, avec la conscription masculine et l'encasernement qui consacrent finalement le milieu militaire comme uniformément masculin.

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