À retenir
- Un immeuble de bureaux de Los Angeles dissimule depuis 1966 un derrick avec quarante puits de pétrole alimentés par des forages déviés
- Les compagnies pétrolières ont développé des techniques sophistiquées de camouflage pour camoufler les installations pétrolières en zone urbaine dense
- Los Angeles a voté en 2022 l’interdiction de nouveaux forages et un calendrier d’extinction progressive des puits existants
À l’angle de Pico Boulevard, dans le quartier de Pico-Union, se dresse un immeuble de neuf étages, couleur crème, entièrement dépourvu de fenêtres. Des façades décoratives imitent des ouvertures peintes, des jardinières en trompe-l’œil courent le long des étages, et l’ensemble porte même un nom presque ironique : la Tower of Hope. Rien, de loin, ne distingue ce bâtiment d’un immeuble de bureaux comme il en existe des centaines dans la ville.
Los Angeles cache son pétrole en pleine lumière.
Derrière cette façade fleurie se cache en réalité un derrick habillé, en service depuis 1966. La tour dissimule des puits déviés qui plongent obliquement sous le quartier pour aller chercher le brut à distance, une technique qui permet de pomper loin sous des zones résidentielles sans y installer d’installation visible. Le nombre exact de puits reliés à cette unique tour varie selon les sources, entre une vingtaine et une cinquantaine, mais l’installation reste l’un des exemples les plus spectaculaires de camouflage pétrolier en zone urbaine dense. Le bruit des pompes, lui, est étouffé par l’isolation du bâtiment et couvert par la circulation du boulevard.
Ce n’est pas un accident architectural isolé. Le bassin de Los Angeles compte parmi les gisements les plus denses des États-Unis rapportés à sa surface, foré dès la fin du XIXe siècle en pleine expansion urbaine. La production n’y a jamais totalement cessé, même quand les tours et les maisons ont fini par entourer les derricks d’origine.
Les riverains, eux, ne voulaient plus voir de derricks.
Alors les compagnies ont appris à les déguiser. Sur le terrain même du lycée public de Beverly Hills, une installation pétrolière a longtemps fonctionné derrière un habillage décoratif, à quelques dizaines de mètres des salles de classe. Le site, enclavé dans l’enceinte scolaire, a alimenté pendant des décennies des interrogations sur l’exposition des élèves à des émanations issues du forage.
Au large de Long Beach, le camouflage prend une tout autre échelle. Les îles artificielles THUMS, construites en 1965, regroupent quatre plateformes qui abritent plusieurs dizaines de puits chacune. Pour éviter que ces installations industrielles ne gâchent la vue depuis le rivage, leurs concepteurs les ont recouvertes de fausses façades d’immeubles, plantées de palmiers et dotées d’un éclairage nocturne coloré destiné à faire croire à un complexe résidentiel ou balnéaire. Vu depuis la plage, on croirait un hôtel de bord de mer plutôt qu’un site d’extraction pétrolière en pleine mer.
Le résultat trompe même les habitués du littoral.
Ces dernières années, la coexistence entre puits et habitations a fini par tourner court. Des riverains vivant à proximité de certains sites ont rapporté des maux de tête, des nausées et des irritations respiratoires, attribués aux émanations des installations les plus anciennes. Ces plaintes répétées, documentées par plusieurs associations de quartier, ont pesé dans le débat municipal sur l’avenir du pétrole urbain à Los Angeles.
En 2022, le conseil municipal a fini par trancher. La ville a voté l’interdiction de tout nouveau forage sur son territoire et engagé un calendrier d’extinction progressive des puits existants, avec un délai d’amortissement destiné à laisser aux exploitants le temps de rentabiliser leurs installations avant fermeture définitive. Sur le papier, la mesure marque la fin annoncée d’une activité présente depuis plus d’un siècle dans le paysage de la ville.
Dans les faits, le bouchage réel des puits avance lentement. Sceller définitivement un puits coûte cher et suppose des travaux techniques longs, ce qui explique pourquoi plusieurs sites, dont certains masqués derrière des façades ordinaires, restent aujourd’hui encore actifs ou simplement à l’arrêt en attendant leur tour. La ville continue donc, quelques années après le vote, de compter des installations pétrolières dissimulées sous des toits qui n’ont jamais laissé deviner ce qu’ils abritaient.
Sources : dornsife.usc.edu | planning.lacity.gov | planning.lacounty.gov


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