On imagine volontiers qu’une rivière qui coule tranquillement est une rivière sous contrôle. Et pourtant, c’est souvent l’inverse qui se produit : plus l’eau semble calme en surface, plus il est probable que quelque chose se prépare en dessous. En Picardie, cette illusion de tranquillité cache une réalité méconnue du grand public. Depuis des décennies, le fond de nombreux cours d’eau, et en particulier celui de la Somme, s’élève lentement, sans que personne ne vienne le déranger. Ce phénomène, aussi discret qu’insidieux, n’est pas une fatalité géologique : il est le résultat direct de choix humains, ou plutôt de leur absence. Comprendre pourquoi ce fond de rivière ne fait plus l’objet d’aucune attention, c’est aussi comprendre pourquoi les hivers picards sont devenus plus redoutés qu’auparavant.
À retenir
- Depuis des décennies, les sédiments s’accumulent dans le lit de la Somme faute d’entretien, réduisant progressivement la capacité d’écoulement du fleuve.
- L’abandon du curage systématique, motivé par ses effets négatifs sur les crues en aval et les écosystèmes aquatiques, a transféré l’entretien aux propriétaires riverains qui l’assument rarement.
- Ce rehaussement du lit amplifie les inondations hivernales et peut perturber, via la baie de Somme, un écosystème classé zone humide Ramsar.
Le fond qui monte sans que personne ne s’en aperçoive
Chaque rivière transporte, en plus de son eau, une quantité considérable de sédiments : sables, graviers, limons, débris organiques. Ces particules se déposent naturellement au fond du lit par un processus appelé décantation. Dans une rivière régulièrement entretenue, ce dépôt reste modéré, car les crues successives et les interventions humaines viennent en évacuer une partie. Mais lorsque plus personne ne s’occupe de ce fond invisible, la couche sédimentaire s’épaissit année après année, centimètre par centimètre, sans qu’aucun signal visible ne vienne alerter les riverains.
C’est exactement ce qui s’est produit sur plusieurs cours d’eau picards, dont la Somme elle-même. Le lit du fleuve s’est rehaussé progressivement, réduisant d’autant l’espace disponible pour l’écoulement de l’eau. Le paradoxe est saisissant : ce fond de rivière existe toujours, il n’a jamais disparu, il s’est simplement accumulé sous les pieds des habitants sans que quiconque ne songe à aller le chercher. Un peu comme un grenier qu’on ne vide jamais et qui, au fil des années, finit par déborder sur le reste de la maison.
Pourquoi les curages ont disparu du paysage picard
Pendant longtemps, le curage a été la réponse presque automatique à ce type de problème. Cette opération consiste à extraire les sédiments accumulés dans le lit du cours d’eau pour restaurer sa capacité d’écoulement. Elle a été pratiquée massivement en France pendant des décennies, avec l’idée simple qu’un lit plus profond évacue l’eau plus vite et limite donc les débordements en amont.
Sauf que cette logique s’est heurtée à deux réalités qui ont fini par inverser la stratégie nationale. D’abord, un curage accélère certes l’écoulement localement, mais il envoie surtout l’eau plus vite et en plus grande quantité vers l’aval, ce qui déplace le problème au lieu de le résoudre et peut rendre les crues plus dangereuses pour les communes situées plus bas. Ensuite, racler le fond et les berges perturbe fortement les écosystèmes aquatiques : poissons, larves et macrofaune riveraine dépendent justement de ces sédiments grossiers longtemps perçus comme une simple gêne. La France a donc progressivement abandonné le curage systématique pour privilégier une stratégie de renaturation, misant sur le ralentissement naturel des eaux plutôt que sur leur évacuation rapide.
Ce changement de doctrine, aussi justifié soit-il sur le plan écologique, a eu un effet collatéral rarement expliqué au grand public : en bassin Artois-Picardie, l’entretien des cours d’eau non domaniaux incombe légalement aux propriétaires riverains. Faute de moyens, d’information ou simplement de volonté, cette obligation a été largement délaissée. Or, ne pas entretenir un cours d’eau constitue une faute par abstention, susceptible d’engager la responsabilité civile et pénale du propriétaire si cette négligence cause un préjudice à des tiers, notamment une inondation.
Quand la rivière n’a plus la place de couler
À force de monter, le fond de la Somme a fini par grignoter l’espace vital du fleuve. Une rivière a besoin d’un volume disponible pour absorber les variations saisonnières de débit, en particulier lors des pluies hivernales prolongées qui caractérisent la région. Lorsque ce volume se réduit, l’eau n’a plus qu’une solution : sortir de son lit.
Ce phénomène explique en grande partie les inondations hivernales qui touchent régulièrement les vallées picardes. Ce n’est pas tant la quantité de pluie qui a changé, mais la capacité du fleuve à l’absorber qui s’est amenuisée. Après une crue importante, le lit peut même basculer d’une rive à l’autre, un phénomène appelé crue morphogène, qui redessine littéralement la géographie du cours d’eau. Ces bouleversements ne sont pas sans conséquence pour la baie de Somme, en aval, reconnue pour sa richesse ornithologique et classée zone humide Ramsar : un régime hydraulique perturbé en amont finit toujours par se ressentir sur cet écosystème fragile, situé à l’embouchure du fleuve vers la Manche.
Un cercle vicieux qu’il est encore possible d’inverser
L’abandon de l’entretien des cours d’eau picards a donc rehaussé le lit de la Somme et amplifié les inondations hivernales, un enchaînement de causes aussi logique que largement méconnu. Le plus frustrant dans cette histoire, c’est qu’elle ne relève ni d’une catastrophe naturelle imprévisible, ni d’un phénomène climatique nouveau, mais d’un simple délaissement progressif, presque administratif, dont les effets se sont accumulés en silence.
La bonne nouvelle, c’est que ce cercle vicieux n’est pas irréversible. Les collectivités locales et les syndicats de rivière expérimentent aujourd’hui des solutions intermédiaires : entretien raisonné plutôt que curage systématique, restauration des zones d’expansion naturelle des crues, sensibilisation des propriétaires riverains à leurs obligations légales. L’objectif n’est plus de faire disparaître le fond de la rivière, mais de retrouver un équilibre entre écoulement suffisant et respect de l’écosystème.
À l’approche de l’automne et des premières pluies qui annoncent un nouvel hiver picard, cette question du fond de rivière oublié prend une résonance particulière. Le sujet reste largement invisible pour la plupart des habitants, tant qu’aucune inondation ne vient le rappeler brutalement à leur porte. Peut-être est-il temps de regarder, littéralement, sous ses pieds : la solution à bien des débordements futurs s’y trouve peut-être déjà, patiemment accumulée, en attendant qu’on veuille bien s’en occuper.


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