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Sous les eaux turquoise d’un lac de l’Oberland bernois dorment depuis plus de 60 ans des milliers de tonnes que personne n’ose aller remonter

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Et si un lac suisse aux eaux turquoise, prisé des baigneurs et des amateurs de randonnée, cachait sous sa surface l’équivalent d’un arsenal capable de rivaliser avec celui de certaines armées de taille moyenne ? C’est pourtant la réalité du lac de Thoune, dans l’Oberland bernois, où reposent depuis des décennies des milliers de tonnes de munitions que personne, aujourd’hui, n’ose aller récupérer. Une histoire aussi vertigineuse qu’inquiétante, qui mêle héritage militaire, prudence environnementale et un mystère biologique qui intrigue les scientifiques.

À retenir

  • Entre 1920 et 1963, l’armée suisse a immergé 4 600 tonnes de munitions entre 150 et 215 mètres de profondeur dans le lac de Thoune.
  • Selon le DDPS, remonter ces munitions serait plus dangereux que de les laisser en place, car cela pourrait provoquer des explosions ou libérer des composés toxiques piégés dans les sédiments.
  • Plus de 40 % des corégones du lac présentent des anomalies congénitales et sexuelles inexpliquées, un phénomène sans lien scientifiquement établi avec les munitions immergées.

4 600 tonnes de munitions dorment au fond du lac de Thoune

Sous les eaux calmes du lac de Thoune reposent aujourd’hui près de 4 600 tonnes de munitions, un chiffre qui donne le vertige lorsqu’on sait qu’il s’agit du site d’immersion militaire le plus important de Suisse. Ces obus, grenades, bombes et cartouches ont été déposés là entre 1920 et 1963, à une profondeur qui varie entre 150 et 215 mètres. Un tiers de ce stock provient directement de la Seconde Guerre mondiale, et selon les évaluations menées par les autorités, la majorité de ces munitions seraient encore en bon état de conservation.

Ce n’est pas un cas isolé : l’armée suisse a immergé au total plus de 8 200 tonnes de munitions dans plusieurs lacs du pays, notamment ceux de Brienz, d’Uri et de Gersau. Mais c’est bien à Thoune que la concentration est la plus impressionnante, faisant de ce lac alpin un véritable coffre-fort militaire enfoui, dont l’existence reste largement méconnue du grand public, y compris des Suisses eux-mêmes.

Pourquoi l’armée suisse a transformé un lac en décharge militaire

Pour comprendre cette pratique aujourd’hui impensable, il faut se replacer dans le contexte de l’époque. Entre 1918 et 1964, la gestion des surplus militaires ne répondait pas aux mêmes standards environnementaux qu’aujourd’hui. Lorsque les fabriques d’armement de Thoune et d’Altdorf produisaient plus de munitions que nécessaire, ou lorsque certains stocks devenaient obsolètes, la solution la plus simple et la moins coûteuse consistait à les couler dans les profondeurs lacustres, loin des zones habitées.

Un épisode particulier a marqué cette histoire : en 1948, une explosion a gravement endommagé le dépôt de munitions de Mitholz, provoquant la mort de plusieurs personnes et la destruction d’une partie du village voisin. Dans la panique et l’urgence de sécuriser les stocks restants, l’armée a alors accéléré les opérations d’immersion dans le lac de Thoune, ajoutant une quantité significative de munitions à celles déjà présentes. Cette décision, prise dans l’urgence, illustre bien la logique de l’époque : mieux valait éloigner le danger des populations que de le gérer sur la terre ferme.

Remonter ces munitions serait plus dangereux que les laisser sur place

Face à l’ampleur de ce stock, une question s’impose naturellement : pourquoi ne pas simplement tout récupérer pour éliminer définitivement le risque ? La réponse, apportée notamment par le Département fédéral de la défense (DDPS) à l’issue d’une évaluation menée entre 2006 et 2010, est sans appel : une opération de repêchage serait bien plus risquée que le statu quo actuel.

Remonter des munitions vieilles de plusieurs décennies, potentiellement instables après tant d’années passées sous l’eau, expose à un risque d’explosion accidentelle difficile à maîtriser. À cela s’ajoute un autre danger, plus insidieux : en perturbant les sédiments qui recouvrent actuellement ces munitions, une opération de récupération pourrait libérer des composés toxiques jusque-là contenus, aggravant ainsi la situation plutôt que de la résoudre. C’est ce paradoxe qui explique pourquoi, malgré les inquiétudes légitimes du public, les autorités suisses privilégient une approche de surveillance plutôt que d’intervention.

Entre sédiments protecteurs et risques environnementaux, un dossier explosif qui reste sans solution

Au fil des années, la nature a en quelque sorte pris le relais de l’armée. Une couche de vase, épaisse de 25 centimètres à 2 mètres selon les zones, recouvre progressivement les munitions immergées, formant un véritable bouclier naturel qui s’épaissit chaque année. Les analyses régulières menées sur l’eau et les sédiments du lac n’ont d’ailleurs révélé aucune trace de pollution directement imputable à cet arsenal englouti, un constat rassurant qui conforte les autorités dans leur choix de ne pas intervenir.

Pourtant, un phénomène continue d’intriguer les observateurs : plus de 40 % des corégones, ces poissons emblématiques du lac également appelés palées, présentent des anomalies congénitales et sexuelles dont l’origine reste inexpliquée. Ce constat, sans lien scientifiquement établi avec les munitions immergées, alimente néanmoins les interrogations sur la santé réelle de cet écosystème lacustre. Consciente de ces zones d’ombre, l’agence armasuisse a lancé un concours d’idées pour explorer d’éventuelles techniques d’extraction plus respectueuses de l’environnement. Mais pour l’instant, les conclusions politiques et environnementales convergent toutes vers la même décision : laisser ces tonnes de munitions là où elles reposent depuis des décennies.

Ce dossier illustre à merveille la complexité des choix environnementaux hérités du passé : impossible de revenir en arrière sans risquer pire, mais tout aussi impossible d’ignorer totalement la présence de cet arsenal englouti. En cette période où les questions de préservation des écosystèmes lacustres occupent une place croissante dans le débat public, le cas du lac de Thoune rappelle à quel point certaines décisions militaires d’hier continuent de façonner, aujourd’hui encore, notre rapport à la nature. Reste à savoir si les futures avancées technologiques permettront un jour de lever le voile sur ce chapitre pour l’instant figé dans la vase.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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