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Sous les eaux du lac de Nemi dormaient depuis 1 900 ans deux palais flottants de Caligula : Mussolini a fait vider le lac entier pour les en sortir

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Deux palais flottants de 73 et 70 mètres de long, engloutis depuis près de 1 900 ans au fond d’un lac volcanique italien : voilà ce que Benito Mussolini a fait remonter à la surface entre 1928 et 1932, en vidant purement et simplement le lac de Nemi. Les navires de l’empereur Caligula, retrouvés intacts après deux millénaires sous l’eau, n’ont pourtant profité que d’une dizaine d’années à l’air libre avant de partir en fumée dans un incendie resté longtemps mystérieux.

À retenir

  • Deux navires géants de 73 et 70 mètres construits par un empereur romain fou pour honorer une déesse
  • Une opération d’extraction sans précédent : vider 40 millions de mètres cubes d’eau d’un cratère volcanique
  • Une découverte archéologique révolutionnaire qui réécrit l’histoire de l’ingénierie romaine — avant la destruction totale

Sommaire

  1. Le secret englouti de l’empereur fou
  2. Vider un lac entier plutôt que draguer une épave
  3. Ce que révélaient ces coques vieilles de deux mille ans
  4. Une nuit de mai 1944 qui efface tout

Le secret englouti de l’empereur fou

Les navires romains du lac de Nemi sont deux grands navires antiques que Caligula fit construire en l’honneur de la déesse Diane, sur ce petit lac volcanique situé à une trentaine de kilomètres au sud-est de Rome. Le premier abritait un sanctuaire dédié à la déesse, l’un des navires portait un temple de Diane orné de colonnes de marbre, avec un sol de mosaïque et des tuiles de cuivre doré. Le second, encore plus vaste, était une résidence impériale flottante : l’autre embarquait une sorte de palais conçu tout spécialement pour l’empereur, avec des thermes et installations d’eau chaude, le cachet de Caligula sur des tuyaux de plomb attestant la destination du navire.

Ce goût du gigantisme n’avait rien d’un caprice isolé. Caligula s’inspirait ouvertement des souverains hellénistiques, de la Syracuse d’Archimède à l’Égypte des Ptolémées, réputés pour leurs embarcations démesurées. Après son assassinat en 41 après J.-C., les navires furent dépouillés de leurs objets précieux, surchargés de lest, puis intentionnellement coulés, un an à peine après leur lancement. Une revanche posthume, sans doute, contre les excès du tyran déchu.

Le souvenir de ces épaves ne s’est jamais totalement effacé. Les pêcheurs remontent souvent des débris ou des objets antiques qui attisent la curiosité et entretiennent l’idée d’un trésor endormi au fond du lac. Dès la Renaissance, on tente le coup : en 1446, Leon Battista Alberti se mit en tête de relever enfin les navires, fit construire un radeau fait de tonneaux et laissa filer dans l’eau des cordes munies de crochets, mais la tentative échoua, bien qu’il ramena quelques pièces éparses. Presque un siècle plus tard, en 1535, Francesco De Marchi tenta sa chance avec l’une des premières expériences de cloche de plongée, sans toutefois mieux réussir que son prédécesseur. Il faudra attendre le fascisme italien, et une méthode radicale, pour venir à bout du lac.

Vider un lac entier plutôt que draguer une épave

Plutôt que de tenter un énième repêchage voué à l’échec, les ingénieurs de Mussolini choisissent d’attaquer le problème à la racine : assécher le lac lui-même. La solution existait déjà sous terre depuis l’Antiquité. Une approche radicale fut adoptée : au lieu de tenter de renflouer les navires, le niveau du lac fut abaissé en construisant un nouveau tunnel de drainage, exposant efficacement les épaves. Il n’aura fallu que deux ans pour restaurer l’antique émissaire du lac, un tunnel d’évacuation des eaux de plus de 1 600 mètres, qui, à partir d’octobre 1928, vide une partie de l’eau du lac vers un canal de la plaine d’Ariccia et, de là, vers la mer.

Les pompes se mettent en marche le 20 octobre 1928. Cinq mois plus tard, la patience paie : le 28 mars 1929, le niveau de l’eau avait baissé de 5 mètres, et le premier navire (prima nave) affleura à la surface. L’opération s’étale ensuite sur plusieurs années, ponctuée d’incidents spectaculaires. Le 10 juin 1931, la prima nave avait été récupérée et le second navire (seconda nave) était mis au jour ; à cette époque, le niveau de l’eau avait baissé de plus de 20 mètres, avec plus de 40 millions de mètres cubes d’eau retirés. L’équivalent de 16 000 piscines olympiques, aspirées d’un cratère volcanique à la force des pompes électriques.

Le sol lui-même se venge de cette purge. Le 21 août 1931, 500 000 mètres cubes de boue jaillirent des strates sous-jacentes, provoquant l’affaissement de 30 hectares du fond du lac. Les travaux s’arrêtent net, l’eau remonte, et le seconda nave, déjà partiellement asséché, subit des dommages considérables lors de cette réimmersion accidentelle. Il faudra l’insistance du ministère de la Marine, partenaire du projet, pour convaincre Mussolini de relancer le chantier début 1932. À l’automne, les deux coques sont enfin hors de l’eau, direction un musée conçu spécialement pour elles à Nemi, inauguré le 21 avril 1939.

Ce que révélaient ces coques vieilles de deux mille ans

La récupération dépasse largement l’exploit logistique : elle bouleverse l’histoire des techniques romaines. Les archéologues découvrent des paliers à billes en bronze, une technologie qu’on croyait inventée par Léonard de Vinci plus d’un millénaire plus tard, ainsi que des systèmes de plomberie et de chauffage largement en avance sur leur époque. L’ancre du premier navire disposait même d’une verge amovible, anticipant de plusieurs siècles un dispositif que la marine britannique ne réinventera qu’en 1852.

Une nuit de mai 1944 qui efface tout

Cette résurrection allait tourner court. Le 28 mai 1944, une unité d’artillerie allemande installa une batterie de quatre canons à 150 mètres du musée où étaient conservés les deux navires, forçant les gardiens à se réfugier dans des grottes voisines. Trois jours plus tard, le drame se noue. Le soir de l’incendie, plusieurs obus de l’armée américaine touchèrent le musée vers 20 heures ; environ deux heures plus tard, à 22 heures, d’importantes flammes furent observées s’échappant du bâtiment. Les forces allemandes quittèrent la zone le 3 juin 1944 et, à leur retour, les gardiens trouvèrent les navires réduits en cendres.

Pendant des décennies, la responsabilité allemande fait consensus officiel. Mais une étude récente rebat les cartes : une étude approfondie menée par Flavio Altamura et Stefano Paolucci a procédé à un examen critique des conclusions des enquêtes de 1944, en utilisant une documentation inédite et des techniques modernes d’investigation, révélant l’absence de fondement des accusations contre les troupes allemandes et concluant que la seule explication plausible reste l’impact d’obus d’artillerie alliés. Une friendly fire tragique, en somme, qui aurait effacé en quelques heures ce que deux mille ans d’immersion avaient préservé.

Aujourd’hui, le musée de Nemi expose des maquettes au cinquième et quelques bronzes rescapés, échappés au brasier parce qu’ils avaient été envoyés à Rome avant la catastrophe. Un fragment de sol en marbre du palais de Caligula a même refait surface en 2017, retrouvé chez des antiquaires new-yorkais qui l’utilisaient comme plateau de table basse depuis les années 1960, avant d’être restitué à l’Italie. Comme si ces épaves refusaient obstinément de disparaître tout à fait.

Sources : rarehistoricalphotos.com | journals.openedition.org

L'équipe Sciencepost

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