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Sous les bananeraies de Guadeloupe et de Martinique dort depuis plus de 50 ans un poison que les arrière-petits-enfants des planteurs trouveront encore dans leurs potagers

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Imaginez un poison si tenace qu’il pourrait encore contaminer les sols dans lesquels vos arrière-petits-enfants tenteront de faire pousser des légumes. Ce scénario n’a rien d’une fiction dystopique : il s’est déroulé, et se déroule encore, sous le soleil des Antilles françaises. Pendant plus de deux décennies, un insecticide surnommé le chlordécone a été déversé massivement sur les bananeraies de Guadeloupe et de Martinique pour venir à bout d’un simple charançon, ce petit insecte capable de ruiner des récoltes entières. Le remède s’est révélé bien plus destructeur que le mal qu’il devait combattre. Aujourd’hui, ce n’est plus seulement une question agricole, mais un scandale sanitaire d’ampleur nationale, dont les conséquences se comptent en siècles plutôt qu’en années.

À retenir

  • Le chlordécone, épandu de 1972 à 1993 aux Antilles, peut persister dans les sols volcaniques jusqu’à six siècles.
  • Plus de 90 % de la population adulte de Guadeloupe et Martinique présente des traces de ce perturbateur endocrinien dans le sang.
  • Malgré un non-lieu judiciaire confirmé en juin 2026, une loi reconnaît la responsabilité de l’État et prévoit 130 millions d’euros jusqu’en 2030, alors que seuls 186 malades ont été indemnisés à ce jour.

Un pesticide conçu pour ne jamais disparaître

Le chlordécone appartient à la famille des organochlorés, des molécules connues pour leur redoutable efficacité contre les insectes, mais aussi pour leur incapacité à se décomposer naturellement. Utilisé entre 1972 et 1993 dans les plantations de bananes des Antilles, ce pesticide s’est infiltré profondément dans les sols volcaniques de la région, où il s’est littéralement incrusté. Sa structure chimique, particulièrement stable, lui permet de résister à la dégradation microbienne, à la pluie, à l’érosion, bref à tout ce qui finit habituellement par neutraliser un polluant.

Le plus troublant, c’est que les autorités disposaient déjà d’alertes bien avant la fin de son utilisation. Le produit avait été interdit aux États-Unis dès 1976, puis en France métropolitaine en 1990, mais il est resté autorisé aux Antilles jusqu’en 1993. Cette différence de traitement entre la métropole et les territoires ultramarins interroge encore aujourd’hui. Selon les estimations scientifiques, la disparition complète du chlordécone dans les sols pourrait prendre entre plusieurs décennies et, dans certains cas, jusqu’à six siècles. Une pollution qui traversera donc plusieurs générations sans jamais vraiment s’effacer.

Le sang de 90 % des antillais raconte une autre histoire

Les sols contaminés ne sont que la partie visible de ce scandale. Le chlordécone a suivi un chemin redoutablement efficace : des sols aux rivières, des rivières aux poissons et crustacés, puis des assiettes aux organismes. Résultat, les études de biosurveillance menées en Guadeloupe et en Martinique montrent qu’une grande majorité de la population adulte présente aujourd’hui des traces de ce pesticide dans le sang, avec des taux d’imprégnation qui approchent ou dépassent souvent les 90 %.

Cette exposition n’est pas sans conséquence. Le chlordécone est reconnu comme un perturbateur endocrinien, c’est-à-dire une substance capable de dérégler le fonctionnement hormonal de l’organisme. Il est notamment associé à une augmentation du risque de cancer de la prostate, ainsi qu’à des effets délétères sur la fertilité et le développement. Autrement dit, ce que les autorités ont épandu pour sauver des bananes a fini par s’inscrire dans le patrimoine biologique de toute une population, à son insu.

L’état savait, l’épandage a continué

Ce qui distingue ce scandale d’un simple accident industriel, c’est la temporalité des alertes. Dès 1975, une mission de l’Inra avait déjà mis en évidence des niveaux de contamination extrêmement élevés chez la faune locale, en particulier chez les oiseaux et les rats noirs. Ces signaux auraient pu, et sans doute dû, conduire à une interdiction immédiate. Il aura pourtant fallu attendre encore près de vingt ans avant que l’épandage cesse réellement sur le territoire antillais.

Sur le plan judiciaire, l’affaire a connu un rebondissement amer pour les victimes. Un non-lieu avait été prononcé en janvier 2023, confirmé en juin 2026 par la cour d’appel de Paris, malgré la reconnaissance explicite d’un scandale sanitaire aux conséquences durables. Le même mois, le Parlement a néanmoins adopté une loi reconnaissant officiellement la part de responsabilité de l’État dans cette affaire, où plus de 90 % de la population antillaise se retrouve contaminée. Une reconnaissance politique donc, mais sans réelle traduction judiciaire pour l’instant, ce qui laisse un goût amer à celles et ceux qui espéraient une justice plus concrète.

Six siècles de pollution, une facture que personne ne veut payer

La pollution touche aujourd’hui près d’un cinquième de la surface agricole utile en Guadeloupe et deux cinquièmes en Martinique. Certains sols historiquement dédiés à la culture bananière ont présenté des concentrations exceptionnelles, jusqu’à 36 milligrammes par kilogramme de sol sec en Guadeloupe. Le risque de contamination des eaux souterraines, quant à lui, pourrait se poursuivre pendant plusieurs dizaines d’années encore, menaçant ainsi les ressources en eau potable des générations futures.

Face à cette réalité, la réponse financière apparaît bien modeste. La loi votée en juin 2026 prévoit 130 millions d’euros pour la Stratégie Chlordécone jusqu’en 2030, dont 40 % dédiés à la recherche scientifique sur ses effets sanitaires et environnementaux. Un budget qui peut sembler conséquent, mais qui reste dérisoire face à l’ampleur du problème : seule une dizaine de victimes ont été reconnues éligibles à une indemnisation par la cour administrative d’appel de Paris, faute de preuves suffisantes d’exposition effective. À ce jour, seuls 186 malades ont été indemnisés de façon forfaitaire par le fonds national d’indemnisation des victimes de pesticides, vingt ans après les premières plaintes déposées.

Derrière ces chiffres se cache une réalité difficile à accepter : celle d’un territoire entier condamné à vivre avec un poison qui survivra bien plus longtemps que quiconque aujourd’hui vivant. Le chlordécone n’est pas une simple page d’histoire agricole refermée en 1993, c’est une empreinte durable dans les sols, dans l’eau, et dans le sang de la population antillaise. Reste à savoir si les moyens engagés seront un jour à la hauteur de l’ampleur du désastre, ou si cette pollution restera, pour longtemps encore, une facture que personne n’ose vraiment régler.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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