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Sous le béton de la rivière Saint-Charles, la plage

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En 1996, la Ville de Québec amorçait le démantèlement des murets de béton bordant la rivière Saint-Charles. Trente ans plus tard, les écrevisses et les rats musqués sont de retour sur les berges renaturalisées de ce cours d’eau sinueux. La baignade n’est toutefois pas pour demain pour ses riverains accablés par les effets du réchauffement climatique.

La Saint-Charles a longtemps servi d’égout à ciel ouvert, où l’on déversait des déchets de toutes tailles, dont des carcasses de voitures ! La « bétonisation » des cinq premiers kilomètres de la rivière entre 1969 et 1974 visait justement à purifier ce cours d’eau mal-aimé.

« Nous avons fini de rêver en couleurs, nous commençons maintenant des rêves de béton », lançait le maire Gilles Lamontagne lors du dévoilement du projet en 1966. « Dans dix ans, la rivière Saint-Charles aura été assainie, canalisée et il coulera des eaux limpides sous des voûtes de feuillages. »

L’oasis annoncée par le maire Lamontagne était un mirage. C’est plutôt un îlot de chaleur que les habitants de Québec ont découvert en arpentant la promenade de granit aménagée au sommet des murets de béton de la rivière. En témoignent les premières photos de la structure inaugurée en 1974, où l’on aperçoit des jeunes en pantalons à pattes d’éléphant déambuler sous un soleil de plomb.

« La volonté n’était pas mauvaise, mais la solution choisie n’était pas la bonne », souligne l’ancien directeur du service de l’environnement à la Ville de Québec Jacques Grantham, qui a travaillé à la renaturalisation des berges. « Les gens n’allaient pas sur la promenade, ce n’était pas convivial et même dangereux ! Ils avaient peur de tomber dans un guet-apens ! »

L’emmurement de la Saint-Charles a englouti 18 millions de dollars, l’équivalent de 140 millions aujourd’hui. Des sommes avaient également été investies dans la construction d’une station d’épuration des eaux et d’un barrage à son embouchure pour réguler les effets de la marée qui se faisaient autrefois sentir jusqu’au pont Marie-de-l’Incarnation.

Canards

Le rêve de béton du maire Lamontagne a été emporté par la renaturalisation des berges entre 1996 et 2008. « C’est une opération unique par sa dimension », souligne le géographe Alexandre Brun, de l’Université française Paul Valéry, à Montpellier. « Il y a bien eu des expériences de renaturation ailleurs, mais sur des secteurs moins urbanisés », ajoute le spécialiste, qui se trouvait au Québec au lancement du projet.

En plus de passer la promenade au marteau-piqueur, la Ville a aménagé 12 bassins pour retenir les eaux usées qui se déversaient dans la Saint-Charles lors des fortes pluies de l’été. « La rivière est clairement de meilleure qualité aujourd’hui, mais on manque de données pour l’affirmer », explique le biologiste Maxime Wauthy, de l’OBNL AGIRO, chargé de la protection du bassin-versant.

Le nombre croissant de canards qui sillonnent la Saint-Charles n’est pas le meilleur indicateur de la pureté du cours d’eau. « Les canards barbotent dans de l’eau vraiment sale », explique le biologiste en ajoutant que ces oiseaux génèrent un supplément de coliformes fécaux. « C’est bien d’avoir des canards, mais c’est important de ne pas en avoir trop. »

La qualité de l’eau chute considérablement en aval de la prise d’eau de Wendake. Maxime Wauthy ne mettrait pas le bout de ses orteils dans la portion de la Saint-Charles longeant les quartiers Vanier, Saint-Sauveur, Saint-Roch et Limoilou. Il ne descendrait même pas la rivière en kayak. « Si votre doigt touche à l’eau et que vous vous frottez le visage ensuite, ça peut entraîner des infections, comme la gastro-entérite. »

Pour permettre la baignade dans la Saint-Charles, il faudrait réduire le taux d’unités formatrices de colonies (UFC) d’E. coli sous la barre des 200 UFC pour 100 ml. Or, celui-ci dépasse le millier d’UFC entre les ponts Scott et Dorchester. « Quand on est à plus de 1000 UFC par 100 ml, on estime que toutes les activités de contact secondaires, comme le canot et le paddleboard, ne sont pas sécuritaires », indique M. Wauthy.

Canalisation

La baignade est l’étape ultime de la réhabilitation d’une rivière urbaine. C’est également la plus coûteuse comme l’a montré l’assainissement de la Seine pour les Jeux olympiques de Paris, qui a englouti l’équivalent de 2,2 milliards de dollars canadiens.

« Ils ont mis des bassins partout où ils pouvaient pour filtrer le plus possible les eaux de mauvaise qualité et, malgré tout, il suffit qu’il y ait une grosse pluie pour que ça fasse exploser le taux de coliformes fécaux », explique Maxime Wauthy.

La solution idéale consisterait à colmater la brèche de contaminants à la source en éliminant les raccordements croisés des réseaux sanitaires et pluviaux. « Dans les nouvelles banlieues, c’est séparé, mais, dans la plupart des vieilles villes, le réseau est unitaire », indique Jacques Grantham.

Démêler cet enchevêtrement de canalisations est complexe. « Quand on mesure un apport de matières fécales à un endroit, le plus compliqué est de remonter la source sur les centaines, voire les milliers de kilomètres de conduite », note le biologiste Maxime Wauthy.

Jacques Grantham ne voit pas le jour où la Saint-Charles sera réhabilitée au point qu’on puisse s’y baigner lors des vagues de chaleur. L’ancien directeur du service de l’environnement de Québec rappelle d’ailleurs que la renaturalisation parachevée à l’occasion du 400e anniversaire de Québec ne visait que les usages secondaires.

Pour le géographe Alexandre Brun, l’assainissement de la Saint-Charles vaudrait la peine. « Les services techniques de la Ville de Québec et peut-être même les élus ne prennent pas la mesure du symbole que serait le retour à la baignade. Une rivière, au Québec, on doit pouvoir y faire du ski l’hiver et s’y baigner l’été ! »

M. Brun déplore l’essoufflement de l’élan porté par le Sommet de la Terre de Rio de 1992. « C’est paradoxal, vu les effets du réchauffement climatique », dit-il. « Les rivières sont les instruments les plus concrets que les urbanistes ont à leur disposition pour rafraîchir les îlots de chaleur, mais les villes n’ont pas réalisé combien la nature peut nous rendre service. »

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