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Sous la toundra arctique s’enfonce depuis 1970 le trou le plus profond jamais creusé par l’homme : à 12 262 mètres, les Soviétiques ont dû tout arrêter

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Un trou de quarante centimètres de diamètre à peine, perdu dans la toundra de la péninsule de Kola, à quelques kilomètres de la frontière norvégienne. Rien à voir avec l’image d’un gouffre béant. Et pourtant, ce puits scellé sous une plaque métallique rouillée reste, plus de trois décennies après son abandon, le trou le plus profond jamais creusé par l’homme : 12 262 mètres de profondeur verticale réelle, atteints en 1989. Les Soviétiques visaient bien plus loin. Ils ont dû s’arrêter net, vaincus par une roche devenue quasi liquide sous la chaleur.

À retenir

  • Un projet soviétique lancé en pleine Guerre froide pour atteindre le manteau terrestre
  • Des découvertes géologiques qui ont chamboulé les certitudes du XXe siècle
  • Une roche qui s’écoule comme de la pâte à modeler au-delà de 12 km de profondeur

Sommaire

  1. Un pari fou lancé en pleine guerre froide
  2. Ce que la roche avait à raconter
  3. 180 degrés : quand la pierre se comporte comme de la pâte à modeler
  4. Du « puits vers l’enfer » au trou définitivement scellé

Un pari fou lancé en pleine guerre froide

Le forage débute le 24 mai 1970, sur la péninsule de Kola, près de la frontière norvégienne, avec un objectif initial de 7000 mètres. Une broutille comparée à l’ambition réelle du projet : atteindre une profondeur d’environ 15 000 mètres pour toucher enfin la frontière entre la croûte terrestre et le manteau. Un objectif que les Américains, eux, avaient déjà abandonné : en 1958, les États-Unis avaient lancé le projet Mohole, mais huit ans plus tard leur financement fut réduit et le projet dut être abandonné, sans jamais atteindre le manteau.

Les Soviétiques, eux, s’accrochent. Ils battent des records successifs : 9 583 mètres en 1979, puis 12 262 mètres en 1989. Au passage, en 1979, le puits de Kola dépasse un record américain détenu jusque-là par un puits pétrolier de l’Oklahoma. Le chantier n’a rien d’un long fleuve tranquille : en 1984, après un an d’arrêt du forage pour « célébrer » le franchissement des 12 000 mètres, le drille passe 12 000 mètres puis, après avoir atteint 12 066 mètres, une section de cinq kilomètres du train de tiges se rompt et reste coincée dans le trou. Il faut reforer une branche entière à partir de 7 000 mètres. Vingt ans de patience et d’obstination technique, pour un résultat qui ne représente, à l’échelle de la planète, qu’une égratignure : la croûte terrestre fait environ 35 kilomètres d’épaisseur.

Ce que la roche avait à raconter

Le puits SG-3, son nom technique, n’a jamais atteint le manteau. Mais il a bouleversé plusieurs certitudes de la géologie du XXe siècle. Premier choc : l’absence pure et simple de ce que les sismologues attendaient à sept kilomètres de profondeur, une couche basaltique censée succéder au granite. Le premier constat fut l’absence de la fameuse « couche basaltique » attendue à environ 7 kilomètres de profondeur, alors que les ondes sismiques laissaient présager une transition des granites vers les basaltes.

Deuxième surprise, plus troublante encore pour les modèles de l’époque : la présence d’eau à des profondeurs où elle n’aurait jamais dû exister sous forme libre, coincée par une couche imperméable de roches volcaniques. Les forages ont aussi remonté des gaz inattendus, de l’hélium, de l’hydrogène, de l’azote, du méthane et d’autres hydrocarbures, ainsi que du dioxyde de carbone dont l’analyse isotopique a montré qu’il provenait en partie de matière organique contenue dans les roches sédimentaires. Et puis il y a eu ces fossiles marins microscopiques, intacts, remontés de roches vieilles de plusieurs milliards d’années : de quoi rappeler que même à douze kilomètres sous nos pieds, la vie a laissé des traces.

180 degrés : quand la pierre se comporte comme de la pâte à modeler

C’est la chaleur, finalement, qui a eu raison du projet. Pas une chaleur infernale digne d’une légende urbaine, mais suffisante pour rendre tout forage supplémentaire impossible. Le forage a été abandonné en 1992 après avoir rencontré des températures de 180 degrés Celsius, dépassant largement les 100 degrés attendus. Le double de ce qui était prévu par les modèles thermiques soviétiques.

Le problème n’est pas tant la température en elle-même, à peine celle d’un four de cuisine, que son effet sur la matière rocheuse à cette profondeur, sous une pression énorme. Sous un confinement pareil, la roche chaude cesse de se comporter comme un matériau cassant en surface : elle devient ductile, presque plastique, si bien qu’au moment où le trépan cessait de creuser et était retiré, les parois du trou se resserraient lentement, la roche s’écoulant en quelque sorte dans le vide laissé par le foret. chaque mètre gagné se refermait presque aussitôt derrière la foreuse. Une impasse technique totale pour les matériaux disponibles à l’époque : continuer aurait exigé des outils capables d’encaisser des températures avoisinant les 300°C au niveau de la cible des 15 000 mètres, bien au-delà de ce que les outils disponibles pouvaient supporter.

Du « puits vers l’enfer » au trou définitivement scellé

L’histoire aurait pu s’arrêter là, sobrement, sur un constat scientifique. Mais la rumeur s’en est mêlée. Dans les années 1990, une légende circule dans la presse occidentale : les foreurs auraient percé une chambre souterraine d’où s’échappaient des cris de damnés, preuve que l’enfer existait bel et bien sous la toundra russe. En réalité, la presse a diffusé un enregistrement audio composé de cris agonisants qui n’était en réalité que des sons tirés d’un film d’horreur italien de 1972, Baron Blood, diffusés en boucle. Une fable qui a longtemps éclipsé la vraie prouesse scientifique du site.

La chute de l’URSS a porté le coup de grâce. L’Union soviétique s’était dissoute fin 1991, et le financement qui avait soutenu un marathon scientifique de deux décennies s’est tout simplement évaporé. Une dernière branche de forage, plus modeste, est tentée en 1994 mais abandonnée à 8 578 mètres faute d’argent. Le site, laissé à l’abandon, finit par être officiellement fermé et le puits scellé sous une plaque métallique en 2005. Aujourd’hui, malgré les foreuses chinoises et qataries qui rivalisent en longueur de tubage, aucun projet n’a réussi à dépasser cette profondeur verticale record. La Terre, elle, garde encore son manteau bien à l’abri, à des kilomètres sous ce petit disque d’acier rouillé perdu dans l’Arctique.

Sources : rtbf.be | morduedevoyages.com

L'équipe Sciencepost

Rédigé par L'équipe Sciencepost

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