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Sous la mer d’Aral, l’URSS a laissé depuis 1960 un fond marin de 68 000 km² devenu désert : ce que le vent y soulève aujourd’hui

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Entre le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, là où s’étendait autrefois la quatrième plus grande étendue d’eau intérieure du monde, le vent soulève aujourd’hui des nuages de poussière salée visibles depuis l’espace. La mer d’Aral couvrait près de 68 000 kilomètres carrés en 1960, sa surface s’élevant alors à 53 mètres au-dessus du niveau de la mer. Six décennies plus tard, l’essentiel de cette étendue a disparu, laissant place à un désert qui n’existait nulle part avant les années 1960.

À retenir

  • Comment une décision agricole soviétique a transformé en quelques décennies la quatrième plus grande mer du monde en un désert toxique géant
  • Pourquoi la poussière de ce désert voyage jusqu’au Groenland et accélère la fonte des glaciers himalayens
  • Le miracle paradoxal de la Petite Aral : comment une simple digue a pu ressusciter un écosystème là où tout semblait perdu

Sommaire

  1. Un fleuve détourné, une mer qui s’évapore depuis 1960
  2. L’Aralkoum, un désert qui voyage jusque sur les glaciers
  3. La Petite Aral, l’exception qui prouve que tout n’est pas figé

Un fleuve détourné, une mer qui s’évapore depuis 1960

Tout commence par une décision agricole soviétique. Pour irriguer des millions d’hectares de coton en Ouzbékistan et au Kazakhstan, Moscou détourne massivement les eaux de l’Amou-Daria et du Syr-Daria, les deux fleuves qui alimentaient la mer d’Aral depuis des millénaires. Cette évolution est principalement due au détournement à des fins d’irrigation, principalement pour la culture du coton, des eaux du Syr-Daria et de l’Amou-Daria. Le mécanisme est implacable : moins d’eau douce entrante, plus d’évaporation sous un climat désertique où les précipitations ne dépassent pas 100 millimètres par an, et un niveau qui ne cesse de chuter.

Les chiffres de cette dégringolade sont vertigineux. En 2000, la superficie de la mer avait déjà été divisée par deux par rapport à 1960. Le processus s’est ensuite accéléré : selon l’analyse satellite du CNES, la superficie recule à 44 790 km² en 1986, 28 756 km² en 1999 pour atteindre les 9 452 km² en 2009. Au total, entre 1960 et aujourd’hui, la mer d’Aral voit sa superficie et son volume d’eau réduits de 90 %. Le niveau de l’eau, lui, s’est enfoncé de plusieurs dizaines de mètres : il est passé de 53 mètres au-dessus du niveau de la mer en 1960 à 52 mètres en 1970, 46 mètres en 1980, 38 mètres en 1993 et 36 mètres en 2000. Concrètement, là où des chalutiers pêchaient encore dans les années 1960, il ne reste aujourd’hui qu’une poignée de bassins résiduels séparés par des dizaines de kilomètres de sable et de sel.

L’Aralkoum, un désert qui voyage jusque sur les glaciers

Le fond marin exondé n’est pas resté un simple désert de sable inoffensif. Il a un nom, l’Aralkoum, et une composition explosive : ce retrait des eaux a formé un désert de près de 60 000 km², l’Aral Koum, dans lequel on assiste à la salinisation du sol et à la multiplication des tempêtes de poussière. Sous ce sol crayeux se sont accumulés pendant des décennies des sels marins concentrés et des résidus de pesticides charriés par les fleuves depuis les champs de coton irrigués. Quand le vent d’Asie centrale se lève, il ne soulève pas de la simple poussière : il projette un cocktail toxique.

L’ampleur du phénomène a de quoi surprendre. D’après une étude de l’Institut Leibniz pour la recherche troposphérique (TROPOS) et de la Freie Universität de Berlin, les émissions de poussière issues de ce désert grandissant ont presque doublé entre 1984 et 2015, passant de 14 à 27 millions de tonnes, rendant l’Asie centrale 7 % plus poussiéreuse qu’il y a trente ans. D’autres estimations, relayées notamment par un chercheur senior du centre spatial Goddard de la NASA, vont plus loin : plus de 100 millions de tonnes de poussière salée seraient soufflées hors de l’Aralkoum chaque année à travers l’Asie. Ces particules ne restent pas sur place. Elles voyagent sur des centaines, voire des milliers de kilomètres, et des traces de cette même poussière ont été retrouvées aussi loin qu’au Groenland et en Norvège.

Le trajet le plus préoccupant reste celui vers les massifs montagneux voisins. Les images satellites de la NASA documentent régulièrement ces panaches : dès 2007, un cliché pris depuis la Station spatiale internationale montrait des polluants agricoles remobilisés et transportés sur des centaines de kilomètres en direction de l’est. Une fois déposées sur la neige et la glace des Tian Shan et du Pamir, ces particules sombres réduisent l’albédo, c’est-à-dire la capacité de la glace à réfléchir la lumière, et accélèrent sa fonte. Un désert né en Asie centrale contribue ainsi, à sa manière, au recul de glaciers situés à plus de mille kilomètres de là, des glaciers qui alimentent justement les fleuves qui ont autrefois nourri la mer d’Aral. La boucle est amère.

La Petite Aral, l’exception qui prouve que tout n’est pas figé

Il existe pourtant un contre-exemple frappant à quelques encablures de ce désert. Au nord, séparée du reste de la dépression par le relief, la Petite mer d’Aral a bénéficié d’un ouvrage inédit : la digue de Kokaral. Longue de 13 ou 14 km, sa construction a commencé en 2003 et s’est achevée à l’été 2005, pour un coût financé en grande partie par la Banque mondiale et le gouvernement kazakh, pour un total de 85,8 millions de dollars. Le pari : bloquer les eaux du Syr-Daria dans ce petit bassin nord plutôt que les laisser se perdre dans l’immensité asséchée du sud.

Les résultats ont dépassé les prévisions les plus optimistes. Alors que les analyses prévoyaient que les effets mettraient au moins trois ans à être visibles, le niveau de la mer est remonté de trois mètres en seulement sept mois. Quelques années plus tard, en 2009, le niveau de la petite mer était remonté de six mètres, et la digue a remonté le niveau de la Petite Aral d’au moins 12 mètres selon les données techniques de l’ouvrage. Conséquence directe sur la vie aquatique : grâce à l’apport du Syr Daria, la salinité de la petite mer a fortement diminué, permettant à nouveau son exploitation, transport et pêche. La surface d’eau, elle, a reconquis 50 % de sa surface depuis la mise en service du barrage.

Ce contraste entre les deux bassins résume à lui seul le paradoxe de l’Aral. Au nord, une digue en béton de treize kilomètres a suffi à ressusciter un écosystème lacustre et une industrie de la pêche en quelques années. Au sud, dans ce qui reste de la Grande Aral, aucun projet comparable n’est à l’ordre du jour : la salinité y est trop élevée, la pollution aux pesticides trop ancienne, et les volumes d’eau nécessaires bien supérieurs à ce que l’Amou-Daria, exsangue, pourrait encore fournir. L’Aralkoum, lui, continue de grandir chaque été un peu plus au sud, et son sel continue de voyager, bien au-delà des frontières kazakhes et ouzbèkes.

Sources : issues.fr | earthobservatory.nasa.gov | cnes.fr

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