Sous 30 mètres de glace, quelque part dans le nord-ouest du Groenland, dorment encore aujourd’hui des dizaines de milliers de litres de carburant diesel, des eaux usées radioactives et des tonnes de PCB. Ce n’est pas une décharge oubliée : c’est ce qu’il reste de Camp Century, une véritable ville souterraine construite par l’armée américaine en pleine guerre froide, qui devait à l’origine abriter une arme d’une tout autre ampleur. Camp Century, un base militaire américaine construite dans la calotte glaciaire du Groenland en 1959, servait aussi de site secret pour tester la faisabilité du déploiement de missiles nucléaires depuis l’Arctique pendant la guerre froide. Fermée en 1967, elle n’a jamais été nettoyée.
À retenir
- Une ville militaire secrète de 100+ habitants a survécu 57 ans cachée sous la glace sans que personne ne le sache
- Le projet Iceworm visait à déployer 600 missiles nucléaires dans un réseau de tunnels de 4 000 km, tenu secret du Danemark
- Des décennies après son abandon, le réchauffement climatique menace de libérer des toxines enfouies à jamais
Sommaire
- Une ville-vitrine pour cacher 600 missiles nucléaires
- Sous la couverture scientifique, une base bien réelle
- Ce que le réchauffement climatique remet en surface
Une ville-vitrine pour cacher 600 missiles nucléaires
L’histoire officielle, celle que les Américains ont racontée à l’époque à grand renfort de reportages télévisés, parle d’un centre de recherche polaire. La réalité était bien plus inquiétante. Project Iceworm était un programme secret de l’armée américaine pendant la guerre froide, qui visait à construire un réseau de sites de lancement de missiles nucléaires mobiles sous la calotte glaciaire du Groenland, et le consentement nécessaire du gouvernement danois n’a jamais été obtenu. Le Groenland appartenant au Danemark, un pays allié mais tenu totalement dans l’ignorance du projet militaire, l’affaire relève clairement d’un contournement diplomatique assumé par Washington.
Le projet secret Iceworm devait consister en un système de tunnels de 4 000 kilomètres de long, utilisé pour déployer jusqu’à 600 missiles nucléaires capables d’atteindre l’Union soviétique en cas de guerre nucléaire. Les chiffres donnent le vertige : si le projet avait été pleinement mis en œuvre, il aurait couvert une superficie de 130 000 km², soit environ trois fois la taille du Danemark. Autant dire que l’armée américaine envisageait de transformer une bonne partie de la calotte glaciaire en base de représailles nucléaires, sans que Copenhague en sache rien.
Le plan technique était tout aussi ambitieux. L’armée prévoyait de déployer 600 missiles, espacés de quatre miles chacun dans des tranchées similaires à celles de Camp Century, et de construire 60 centres de contrôle de tir. Au total, le projet aurait nécessité 11 000 soldats vivant en permanence sous la glace. Un chiffre à peu près équivalent à la population d’une petite ville française, enterrée sous plusieurs mètres de neige compactée, à des centaines de kilomètres du pôle Nord.
Sous la couverture scientifique, une base bien réelle
Camp Century, elle, a bel et bien existé et fonctionné, contrairement au réseau de tunnels d’Iceworm qui n’a jamais dépassé le stade expérimental. Le camp comptait 21 tunnels totalisant 3 kilomètres de long et était alimenté par un réacteur nucléaire. Ce réacteur portable, une prouesse technique pour l’époque, permettait de chauffer, éclairer et faire fonctionner une véritable petite cité souterraine où vivaient parfois plus d’une centaine d’hommes.
Le docteur Robert Weiss, alors jeune médecin envoyé sur place au début des années 1960, se souvient avoir vécu dans une ville alimentée par l’énergie nucléaire creusée dans la glace, pendant des mois d’affilée. Il ignorait, comme la plupart des soldats présents, la véritable finalité militaire du site. Project Iceworm n’est devenu public qu’en 1997, lorsque l’Institut danois des affaires internationales a obtenu un ensemble de documents déclassifiés américains. Pendant plus de trente ans, personne au Danemark n’a su ce qui se tramait réellement sous cette « station de recherche arctique ».
L’instabilité du glacier a fini par avoir raison du projet. Project Iceworm a été abandonné après la réalisation que la calotte glaciaire n’était pas aussi stable qu’initialement évaluée, et que le concept de base pour missiles n’était pas réalisable. Le réacteur a été retiré et Camp Century a ensuite été abandonné. Les tunnels se déformaient plus vite que prévu, écrasant les rails censés faire circuler les missiles. L’armée a plié bagage en 1967, en laissant tout le reste derrière elle.
Ce que le réchauffement climatique remet en surface
C’est là que l’histoire bascule dans notre époque. Camp Century doublait aussi de site top secret pour tester la faisabilité du déploiement de missiles nucléaires depuis l’Arctique, et lorsqu’il a été démantelé en 1967, ses infrastructures et ses déchets ont été abandonnés dans l’idée qu’ils seraient enfouis pour toujours par des chutes de neige perpétuelles. Un pari sur l’éternité de la glace qui, six décennies plus tard, ne tient plus aussi solidement.
Une étude de référence publiée en 2016 par une équipe internationale associant notamment l’université de Zurich a tiré la sonnette d’alarme. Le site contiendrait environ 200 000 litres de carburant diesel, l’équivalent de ce qu’il faudrait pour qu’une voiture fasse 80 fois le tour du globe, ainsi que 240 000 litres d’eaux usées, incluant des eaux usées et un volume inconnu de liquide de refroidissement faiblement radioactif issu du générateur nucléaire. À cela s’ajoutent des polychlorobiphényles, des composés toxiques utilisés dans les matériaux de construction de l’époque, aujourd’hui classés cancérogènes.
En avril 2024, un avion de la NASA équipé d’un radar à synthèse d’ouverture a survolé la zone par hasard et repéré, sous la glace, les contours nets d’une structure artificielle : Camp Century, surnommée la « ville sous la glace », était à l’époque proche de la surface, mais après des décennies d’accumulation de neige et de glace, elle est aujourd’hui enfouie à au moins 30 mètres de profondeur. Une image presque irréelle, celle d’une ville fantôme figée sous des dizaines de mètres de glace compacte, révélée par une technologie qui n’existait même pas à sa création.
Faut-il pour autant s’alarmer dans l’urgence ? Pas vraiment, du moins pas avant longtemps. Une réévaluation menée en 2021, en s’appuyant sur des mesures météorologiques directement effectuées sur le site, a nuancé le tableau catastrophiste de 2016 : l’eau de fonte n’a jamais atteint la base, elle n’a en réalité jamais pénétré plus de 1,1 mètre, ce qui exclut toute remobilisation des débris et contaminants avant l’an 2100. Le climatologue William Colgan, qui a piloté plusieurs de ces travaux, résume la situation avec une formule sans détour : « Ils pensaient que ça ne serait jamais exposé. À l’époque, dans les années 60, le terme réchauffement climatique n’avait même pas été inventé. » Reste une question juridique non résolue, et pas des moindres : en cas de fuite future, qui devra payer la facture du nettoyage d’une base construite en secret, sur un territoire qui n’était même pas censé savoir ce qu’elle abritait vraiment ?
Sources : visegradpost.com | rse-magazine.com


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