Trois kilomètres de galeries creusées à même la neige, refermées par des voûtes en tôle ondulée, puis recouvertes par les chutes de neige successives. Depuis l’abandon du site en 1967, Camp Century sommeille sous la calotte du Groenland, à environ 800 kilomètres du pôle Nord. Ce que les militaires américains avaient conçu comme un tombeau éternel pour leurs installations redevient, six décennies plus tard, un objet d’étude central pour les glaciologues qui surveillent le comportement de la calotte polaire.
L’histoire commence en 1959. L’armée américaine y bâtit une véritable ville souterraine, présentée officiellement comme une base de recherche arctique. Le camp était constitué de 21 tunnels totalisant une longueur de 3 kilomètres, creusés à la machine puis couverts d’arches métalliques avant d’être ensevelis sous une neige supplémentaire. La plus longue de ces galeries, surnommée « Main Street », s’étendait sur 1 100 pieds, avec une hauteur et une largeur de 26 pieds, soit environ 335 mètres de long pour un peu plus de 8 mètres de section.
À retenir
- Camp Century renferme 200 000 litres de carburant diesel et 240 000 litres d’eaux usées enfouis depuis plus de 50 ans.
- La glace flue sous son propre poids et les parois des tunnels se refermaient progressivement, forçant l’abandon du site en 1967.
- La zone d’ablation de la calotte s’étend et le site pourrait commencer à fondre nettement d’ici 2090, libérant les déchets enfouis.
Sommaire
Une ville entière sous la glace
À l’intérieur de ces couloirs blancs circulaient des bâtiments préfabriqués en bois, posés avec un espace d’air tout autour pour limiter la fonte au contact. On y trouvait des dortoirs, une cuisine et une cafétéria, un hôpital, une laverie, un centre de communication, une salle de loisirs, une chapelle, et même un salon de coiffure. Jusqu’à 200 hommes vivaient là, dans un froid extérieur qui pouvait descendre à moins 57 degrés Celsius.
L’électricité et le chauffage provenaient d’un réacteur nucléaire portable, le PM-2A. Transporté pièce par pièce depuis la côte sur plus de 220 kilomètres de glace, il fut assemblé sous la surface et devint le premier réacteur nucléaire mobile jamais installé en milieu polaire. L’armée assurait que ce réacteur ne nécessitait que 20 kilos d’uranium pour remplacer plus d’un million de gallons de fioul. Un pari technologique impressionnant pour l’époque, mais qui allait vite se heurter à un adversaire autrement plus tenace que le froid : la glace elle-même.
Le fluage, l’ennemi qui a eu raison du camp
La glace n’est pas un solide figé. Sous son propre poids, elle flue lentement, comme une pâte extrêmement visqueuse qui se déforme en permanence. Les ingénieurs de Camp Century en ont fait l’expérience amère : les parois des tunnels se refermaient peu à peu, année après année, réduisant progressivement le volume disponible.
Des équipes armées de scies à chaîne électriques devaient régulièrement raboter les voûtes pour maintenir les passages praticables. Des soldats équipés de scies à chaîne électriques parcouraient les tunnels étroits, taillant comme des sculpteurs dans la neige incessante. Le réacteur lui-même a été affecté par ce phénomène : il a fonctionné pendant plus de trois ans avant d’être arrêté à cause d’une compression accélérée et imprévue des tranchées qui l’abritaient, en partie liée à la chaleur résiduelle nécessaire pour maintenir les bassins d’eau d’alimentation.
Le constat s’est imposé sans détour. L’armée a fini par abandonner l’idée d’un camp permanent sous la glace.
Le réacteur a été démonté et évacué en 1964, puis le site a été définitivement abandonné dans les années qui ont suivi. Mais tout n’est pas parti avec lui. Des déchets dangereux sont restés enfouis sous la glace et sont devenus, depuis, une préoccupation environnementale. Selon l’inventaire dressé par les chercheurs, le site renfermerait de l’ordre de 200 000 litres de carburant diesel et environ 240 000 litres d’eaux usées, en plus de quantités mal connues de PCB et de déchets faiblement radioactifs.
Pourquoi les glaciologues surveillent ce point précis de la calotte
Camp Century a été construit à un endroit choisi précisément parce que la neige n’y fondait jamais, garantissant un enfouissement perpétuel. C’est ce postulat que les scientifiques interrogent aujourd’hui. Une étude publiée en 2016 dans la revue Geophysical Research Letters, menée par le glaciologue William Colgan alors à l’université York de Toronto, a établi un inventaire précis des matériaux abandonnés et modélisé l’évolution du bilan de masse de la calotte à cet endroit.
Le principe du bilan de masse est simple : chaque année, la neige accumulée en surface doit compenser la fonte estivale pour que la couche protectrice continue d’épaissir. Or la zone d’ablation de la calotte, là où le ruissellement de fonte annuel dépasse les chutes de neige, s’étend dans le climat actuel.
Les auteurs de l’étude ont formulé des scénarios, pas des prédictions fermes. Ils estiment que la portion de la calotte recouvrant Camp Century pourrait commencer à fondre d’ici la fin du siècle. Un scénario cité par la NASA situe même la zone autour de Camp Century comme un secteur où, aux alentours de 2090, la région commencerait à connaître des pertes de glace, sans que cela constitue une échéance certaine. Le basculement redouté n’est pas la fonte totale de la couche, mais son inversion : le jour où le site cesserait de recevoir plus de neige qu’il n’en perd.
Ce basculement inquiète les chercheurs pour une raison précise. Une fois que le site passera d’un régime de chutes de neige nettes à une fonte nette, ce ne sera qu’une question de temps avant que les déchets ne remontent à la surface, un phénomène jugé irréversible. D’où la position, prudente mais assumée, des auteurs de l’étude originale : ils ne préconisent pas d’assainissement immédiat du site, jugeant que les déchets, enfouis à plusieurs dizaines de mètres de profondeur, rendraient toute opération de nettoyage coûteuse et techniquement complexe, avant d’estimer préférable d’attendre que la calotte ait suffisamment fondu pour presque exposer les déchets.
La question du fondu et de son calendrier reste donc ouverte, tributaire des modèles climatiques régionaux et de leurs marges d’incertitude. Ce qui ne l’est pas, en revanche, c’est la présence bien réelle, sous des dizaines de mètres de neige compactée, d’un vestige de la guerre froide dont l’histoire, commencée avec des tronçonneuses électriques dans le blanc, se referme aujourd’hui sur des équations de bilan de masse glaciaire.
Sources : agupubs.onlinelibrary.wiley.com | allthatsinteresting.com


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