Le 2 juillet 1992, le Canada décrète l’arrêt total de la pêche à la morue du Nord au large de Terre-Neuve, dans les zones de l’Organisation des pêches de l’Atlantique Nord-Ouest identifiées 2J3KL. En quelques heures, environ 30 000 personnes se retrouvent sans emploi ni revenu, dans ce que les historiens qualifient encore aujourd’hui de plus grave cas de licenciement collectif de l’histoire du Canada, touchant environ 12 % de la population active de la province. Plus de trente ans après, la morue n’a jamais retrouvé son abondance d’autrefois, malgré une timide reprise de la pêche commerciale décidée en 2024.
Ce jour-là, cinq siècles de pêche s’effondrent net.
Les Grands Bancs attirent des pêcheurs européens depuis environ 1500 : basques, bretons, portugais et anglais y traquent la morue génération après génération. Pendant des siècles, cette activité reste artisanale, limitée par la taille des doris et la force des bras. L’arrivée du chalutage industriel et des navires-usines congélateurs change tout : on racle désormais le fond marin sans relâche, saison après saison, sans jamais laisser au stock le temps de se reconstituer. À la fin des années 1960, les pêcheurs débarquent jusqu’à 800 000 tonnes de morue par an, un rythme que la ressource ne pourra plus jamais soutenir.
À retenir
- Le 2 juillet 1992, le Canada ferme la pêche à la morue du Nord, envoyant 30 000 personnes au chômage en une nuit.
- La biomasse de morue a chuté de 93 % en trente ans, passant de 1,6 million à 72 000-110 000 tonnes entre 1962 et 1992.
- Trente-deux ans après, la pêche commerciale a rouvert en 2024 avec un quota de 18 000 tonnes, soit 15 % seulement des niveaux de 1992.
Sommaire
Le 2 juillet 1992, le jour où tout s’arrête
Après des décennies de surpêche intensive, la biomasse reproductrice s’effondre littéralement. En trente ans seulement, elle chute de quelque 93 %, passant de 1,6 million de tonnes en 1962 à seulement 72 000 à 110 000 tonnes en 1992.
Le 2 juillet 1992, le ministre fédéral des Pêches, John Crosbie, annonce un moratoire de deux ans sur la pêche à la morue dans les zones 2J3KL. La veille, face à des pêcheurs excédés, il avait lâché une phrase restée célèbre : « Ce n’est quand même pas moi qui ai pris tous ces maudits poissons ! » Le lendemain, la sentence tombe malgré tout : plus aucun bateau ne peut remonter une seule morue du Nord.
Trente mille personnes basculent dans le chômage en une nuit.
Pêcheurs, marins, ouvriers des usines de transformation : personne n’est épargné dans les villages côtiers. Le moratoire ne devait durer que deux années ; on espérait alors que la population de morue du Nord se rétablirait rapidement. Mais les stocks ne remontent pas d’un gramme. Un second moratoire, plus large encore, s’abat sur l’ensemble du Canada atlantique en 2003.
Trente-deux ans plus tard, une réouverture sous haute surveillance
Ottawa finit par se résoudre à rouvrir prudemment la pêche. Le moratoire sur la pêche commerciale à la morue du Nord est officiellement levé le 26 juin 2024.
Le total autorisé des captures pour la saison 2024 s’élève à 18 000 tonnes pour les divisions 2J3KL de l’OPANO. C’est sans commune mesure avec les niveaux d’avant l’effondrement : quelques mois seulement avant le moratoire, en février 1992, les captures annuelles atteignaient encore 120 000 tonnes. La flottille côtière absorbe l’essentiel de ce quota, avec environ 84 % du total autorisé, dont 20 % réservés aux pêcheurs de la division 2J, contre 6 % pour la flottille hauturière.
Le stock reste jugé fragile.
Le ministère des Pêches classe désormais la morue du Nord en « zone de prudence », ce qui signifie que les décisions doivent toujours donner la priorité à la reconstitution du stock. Ce changement de statut tient en partie à un recalcul statistique : le seuil de référence a été abaissé de 800 000 à 315 000 tonnes métriques pour faire passer le stock de « zone critique » à « zone prudente ». Le nombre réel de morues dans l’océan, lui, n’a pas changé d’un poisson. Sur le terrain, la pêche reste anecdotique : les pêcheurs côtiers n’ont pêché la morue que pendant une douzaine de jours en 2024.
La plaie encore ouverte
Les outports, ces villages côtiers qui vivaient de la morue depuis des générations, n’ont jamais retrouvé les habitants partis chercher du travail ailleurs au Canada. Des dizaines de communautés ont vu leur population fondre sans jamais se repeupler. La morue, elle, continue de nager loin des filets qu’elle nourrissait autrefois.
Dans le golfe du Saint-Laurent, la zone 3Pn4RS reste totalement fermée à la pêche commerciale jusqu’en 2029 afin de soutenir les efforts de rétablissement de l’espèce, jugée toujours dans un état critique. Trois décennies après le moratoire, la morue du Nord n’est donc revenue que sur le papier des quotas, pas dans les profondeurs des Grands Bancs.
Sources : lapresse.ca | pecheimpact.com


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