Le 5 février 2012, à 22h25 heure locale, une équipe de forage russe perce enfin la glace la plus ancienne et la plus intacte de la planète. Sous leurs pieds, à 3769 mètres de profondeur, la tête de forage pénètre dans de l’eau liquide. Ce liquide dormait là, coupé de tout, depuis que l’Antarctique s’est recouvert de glace il y a des millions d’années. Personne, avant cet instant précis, n’avait jamais touché cette eau.
Le lac Vostok n’a rien d’une flaque oubliée. C’est l’un des près de 400 lacs sous-glaciaires d’Antarctique, et le plus grand d’entre eux, avec une longueur d’environ 250 kilométres et une largeur de 50 kilométres. De quoi engloutir plusieurs départements français sous une couche d’eau douce que personne n’avait jamais vue. Et cette eau n’est pas figée depuis quelques décennies ou quelques siècles : les scientifiques estiment qu’elle a été isolée du reste du monde depuis probablement 15 millions d’années, depuis que l’Antarctique est recouvert de glace. Quinze millions d’années sans un seul rayon de soleil, sans un seul contact avec l’atmosphère terrestre.
À retenir
- Pourquoi les Soviétiques ont foré 20 ans sans savoir ce qu’ils approchaient ?
- Quel risque écologique a arrêté le forage pendant 8 ans ?
- Que contient réellement cette eau vieille de millions d’années ?
Sommaire
- Une découverte qui a précédé sa propre identité
- La hantise de la contamination
- Ce que l’eau a révélé, et ce qu’elle a caché
Une découverte qui a précédé sa propre identité
L’histoire commence bien avant qu’on sache ce qui se cachait sous la station Vostok. Les foreurs soviétiques y travaillent dès 1970, mais pas pour chercher un lac : leur objectif est purement climatique. Le forage profond de carottes de glace à la station Vostok a débuté en 1970 avec des systèmes de forage thermique suspendus par câble, initialement axés sur la récupération de carottes de glace pour la recherche paléoclimatique plutôt que sur l’accès direct au lac. On veut lire dans la glace l’histoire du climat terrestre, pas deviner ce qui pourrait bouillonner dessous.
Les premiers indices d’une anomalie remontent pourtant à plus tôt encore. Des pilotes soviétiques avaient repéré, dès le début des années 1960, une zone étrangement plate près de la station, comme si la glace flottait sur quelque chose. Ce sont ensuite des radars britanniques qui confirment l’intuition dans les années 1970, en enregistrant un un signal de retour dit « plat » depuis sous la glace exactement à l’emplacement de la station soviétique. Mais il faudra attendre les années 1990 et les images satellite pour que l’existence du lac Vostok soit officiellement reconnue par la communauté scientifique. Les Soviétiques forent pendant vingt ans sans savoir précisément ce qu’ils frôlent.
Ce décalage temporel a quelque chose de vertigineux. Imaginez creuser un tunnel pendant deux décennies sans jamais savoir qu’il débouche sur un océan souterrain. C’est pourtant exactement ce qui s’est produit ici, dans le silence absolu du plateau antarctique, à plus de 1 300 kilomètres du pôle Sud.
La hantise de la contamination
Une fois le lac identifié, la vraie difficulté commence : comment l’atteindre sans le souiller ? Le forage utilise un mélange de kérosène et de fréon pour empêcher le puits de se refermer sous la pression de la glace. Problème : ce cocktail chimique est exactement ce qu’il ne faut surtout pas laisser filer dans une eau préservée depuis des millions d’années. En 1998, les Russes stoppent tout, à seulement 188 mètres au-dessus de la surface du lac, par crainte d’un désastre écologique et d’une pollution du lac par le kérosène et d’autres produits employés lors du forage.
Il faudra attendre 2006 pour que l’institut russe de recherche sur l’Arctique et l’Antarctique juge la méthode suffisamment sécurisée pour reprendre l’opération. La technique retenue est presque élégante dans sa simplicité : laisser la pression naturelle du lac faire le travail. Quand le foret atteint enfin la surface liquide, l’eau remonte spontanément dans le puits, sous l’effet de la pression, avant de geler presque instantanément au contact du froid extrême. Ce bouchon de glace referme le trou et empêche toute nouvelle contamination, expliquaient alors les glaciologues. Une astuce qui doit autant à la physique qu’à vingt ans de patience.
Ce que l’eau a révélé, et ce qu’elle a caché
Les premières analyses, en 2012, se révèlent décevantes pour ceux qui espéraient trouver des formes de vie extraordinaires : les échantillons remontés apparaissent stériles. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. En 2013, des chercheurs américains publient dans la revue PLOS ONE des résultats plus troublants : selon eux, un demi-litre de cette vaste poche d’eau contiendrait jusqu’à 3500 séquences d’ADN appartenant à autant d’êtres vivants, même si les scientifiques restent prudents et n’excluent pas une contamination survenue lors des manœuvres de forage précédentes.
L’anecdote la plus étonnante reste sans doute celle-ci : lors des prélèvements de 2013, une partie de l’eau extraite a été servie à Vladimir Poutine, alors Premier ministre russe. Un détail qui en dit long sur la portée symbolique du projet pour Moscou, davantage perçu comme une prouesse nationale que comme une simple opération scientifique.
Le lac Vostok continue d’intéresser les agences spatiales pour une raison qui dépasse largement l’Antarctique. Ses conditions extrêmes, obscurité totale, pression colossale, isolement millénaire, en font un modèle terrestre pour étudier ce qui pourrait exister sous la glace des lunes glacées du système solaire, comme Europe autour de Jupiter ou Encelade autour de Saturne. Sonder cette eau vieille de plusieurs millions d’années, c’est aussi s’entraîner à chercher la vie ailleurs, sans jamais pouvoir se tromper une seule fois sur la propreté du geste.
Sources : montana.edu | greenarea.me | les-cris.overblog.com


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