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Il y a longtemps, les humains de partout sur la Terre pouvaient observer un ciel comparable à ce qu’on voit ici, à l’observatoire du mont Paranal, dans le désert d’Atacama au Chili.
Dans ce lieu unique, plus de 280 jours par année, l’air sec et le ciel parfaitement sombre et dégagé offrent un spectacle auquel assistent de moins en moins de personnes sur la planète, une fois la nuit tombée.
Mais même le ciel de cet endroit exceptionnel est en danger.
5 mars 2026
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Au Chili comme partout ailleurs dans le monde, y compris au Québec, il est plus difficile qu’avant de voir les étoiles. La coupable : la pollution lumineuse.
La pollution lumineuse englobe toute utilisation excessive ou inappropriée de lumière artificielle. L’éclairage d’une ville peut être modéré et produire un peu de pollution lumineuse, mais c’est la démesure qui entraîne des effets néfastes. La lumière se répand dans le ciel et empêche de percevoir les étoiles dont la lumière, lointaine, est plus évanescente. L’effet est d’autant plus fort si le sol a un effet réfléchissant, comme lorsqu’il est recouvert de neige.
L’utilisation des éclairages DEL (moins gourmands en énergie) sur la voie publique a aussi aggravé la pollution lumineuse partout dans le monde. Contrairement à la lumière orangée des ampoules à sodium, leur lumière blanche ou bleutée se répand davantage dans le ciel, participant à ce que les anglophones appellent le « sky glow », ce phénomène qu’on aperçoit au-dessus des villes et des stations de ski en pleine nuit.
Si, au Québec, la Voie lactée disparaît petit à petit de notre ciel, c’est la santé publique (parce que les cycles de sommeil interrompus par la lumière causent des problèmes de santé) ou les joies de l’observation des étoiles qui sont en jeu. Mais à l’Observatoire européen austral, au Chili, c’est la découverte de notre univers qui pourrait pâtir de la luminosité excessive.
Cette carte représente l’étendue de la pollution lumineuse en Amérique.
Là où on voit de l’orangé, dans les régions métropolitaines comme celle de Montréal, ou pire, de New York, la Voie lactée a disparu, les nuages émettent une lueur, le ciel lui-même est brillant et grisâtre. Seules la Lune et quelques étoiles très brillantes peuvent percer ce voile.
Là où c’est jaune, on peut percevoir des bribes de la Voie lactée au zénith du ciel, c’est-à-dire directement au-dessus de notre tête. Mais le ciel devient généralement plus gris et éclairé vers la ligne d’horizon.
Selon les cartes de pollution lumineuse, il faut monter jusqu’à La Tuque pour retrouver un ciel sombre. Et selon Martin Aubé, professeur en géomatique appliquée à l’Université de Sherbrooke, la pollution lumineuse au Québec est trois fois plus intense en hiver que la moyenne annuelle montrée sur cette carte. « Avec le plafond nuageux, la neige qui réfléchit la lumière, pendant trois ou quatre mois, c’est vraiment pire. »
L’Observatoire européen austral a autrefois choisi ce secteur du désert d’Atacama, au Chili, pour son ciel parmi les plus sombres au monde pour construire ses télescopes géants.
Mais dans les dernières années, les sources de pollution lumineuse dans la région ont commencé à gagner en ampleur. Antofagasta, une ville minière de 400 000 habitants située à 110 km de là, s’étale et s’illumine de plus en plus. Les mines de cette région riche en cuivre gagnent en ampleur elles aussi. Comme elles sont actives jour et nuit, avec leurs nombreux éclairages, elles amplifient le problème.
Dès le début des années 2000, le professeur Martin Aubé a développé l’un des premiers outils pour mesurer l’intensité de la pollution lumineuse. « Le Québec, c’était un peu le laboratoire de la pollution lumineuse dans le monde. » Encore le « plus pointu au monde », son outil a permis d’évaluer d’où provenaient les sources de pollution lumineuse qui nuisaient à l’Observatoire du mont Mégantic, aujourd’hui protégé.
Il s’est rendu au Chili dans les dernières années, où l’Observatoire européen austral utilise son simulateur de pollution lumineuse pour mesurer les risques à venir sur le ciel. C’est là qu’il a constaté de ses yeux l’importance de préserver ce site. « Je me suis dit que si on perdait Paranal, le combat était perdu pour de bon. »
Le complexe du VLT (Very Large Telescope) est entré en fonction au mont Paranal en 2001. C’est en scrutant le ciel avec ces gigantesques télescopes que des chercheurs européens ont prouvé en 2002 la présence d’un trou noir géant au centre de notre galaxie. C’est ici aussi qu’on a capté les premières images directes d’une planète hors de notre système solaire.
En 2030, le plus grand télescope jamais construit, l’ELT (Extremely Large Telescope), devrait capter ses premières images provenant du ciel. Avec lui, les scientifiques du monde espèrent capter les clichés les plus clairs possibles de notre univers.
« Imaginez ce que fait le télescope James Webb, mais en plus précis », résume Mariya Lyubenova, astronome et responsable des communications de l’Observatoire européen austral.

Avec son miroir de 39 mètres de diamètres (les plus gros miroirs en fonction actuellement font 10 mètres de diamètre), l’ELT promet de capter les objets les moins brillants du cosmos. Il servira à observer des corps célestes en bordure du trou noir au centre de notre galaxie, ce même trou noir observé pour la première fois par James Webb en 2022.
« Il pourrait aussi découvrir des exoplanètes capables d’accueillir la vie », explique Mariya Lyubenova.
La pollution lumineuse, même lointaine, a un effet catastrophique sur l’astronomie, selon Angel Otarola, scientifique atmosphérique à l’Observatoire européen austral. « Les photons, des particules émises par les sources de lumière, peuvent se loger dans les images que nous prenons du ciel. C’est comme du “bruit” dans nos images. »
Les étoiles les plus lointaines, ou les corps célestes qui émettent une faible lumière, deviennent alors invisibles, même pour les télescopes les plus précis.
« Certains objets passent brièvement à portée de la Terre, raconte le scientifique Angel Otarola. Si nous pouvons seulement les observer à travers un ciel pollué par la lumière, nous ne pourrons pas les voir en détail. »
« Historiquement, les observatoires ont toujours été construits dans des régions éloignées pour éviter la pollution lumineuse, ajoute Mariya Lyubenova. Mais ce qu’on réalise, c’est qu’il y a de moins en moins de ces endroits sur Terre. »

Au Chili, le gouvernement a agi pour protéger le ciel sombre du désert d’Atacama. Depuis 2019, le Chili a une loi qui établit ce que l’on appelle les « zones astronomiques » dans le pays. Ces zones ne doivent pas recevoir plus de 10 % de luminosité au-dessus du niveau naturel. Pour qu’un projet industriel puisse être implanté dans l’une de ces zones, il doit passer par une évaluation environnementale qui déterminera s’il risque de faire dépasser cette limite.
C’est une mesure insuffisante selon Eduardo Unda-Sanzana, astronome et chercheur à l’université d’Antofagasta, au Chili.
« Ce taux de 10 % est basé sur une recommandation datant de 1970. Aujourd’hui, nous savons qu’il ne faut pas dépasser 1 % », explique-t-il.
De son côté, la ville voisine d’Antofagasta a changé l’éclairage de certains lampadaires à ampoules DEL pour des couleurs plus chaudes, ce qui atténue l’intensité de la pollution lumineuse.
Un projet de centrale d’hydrogène vert trop près des télescopes a été abandonné le 22 janvier 2026, une petite victoire pour les astronomes du monde entier. « Quand j’ai appris ça, j’ai sorti les bulles », dit Martin Aubé.

La lutte pour préserver le ciel nocturne ne tient pas juste à l’astronomie. « Ça touche aussi la santé humaine, la qualité du sommeil, la survie des espèces animales, des oiseaux migrateurs, des insectes », énumère Mélina Dubois Verret, responsable du service de la conservation au parc national de l’Observatoire du mont Mégantic.
Martin Aubé s’est lui-même engagé contre la pollution lumineuse à Sherbrooke, où la Ville a changé certains éclairages publics grâce à une initiative citoyenne. Il reste que 99 % de la population canadienne vit dans une zone de pollution lumineuse. « C’est un patrimoine mondial de l’humanité qu’on a perdu. Là, on est dans une démarche pour sauver quelques sites d’observation sur la planète, c’est un peu pitoyable », déplore Martin Aubé.
Dans le sud du Québec, l’un des rares endroits où l’on peut encore bien voir les étoiles est le parc national de l’Observatoire du mont Mégantic, devenu la première réserve de ciel étoilé au monde en 2007.
Plusieurs initiatives de réserve étoilée, des zones où la pollution lumineuse est moindre, sont en branle au Québec, selon Mélina Dubois Verret. Outre le mont Mégantic, le parc national du Mont-Tremblant a reçu sa certification de parc national de ciel étoilé en 2023 de l’organisme Dark Sky International. La Ville de Sherbrooke, après avoir réduit de nombreuses sources de pollution lumineuse, a reçu l’attestation d’Oasis de nuit étoilée en 2022.
Mélina Dubois Verret observe la France avec optimisme. Le pays compte maintenant sept réserves internationales de ciel étoilé.
Mais la lutte est loin d’être gagnée. « Les municipalités ont souvent priorisé des éclairages DEL pour les routes parce que c’est moins cher, et les changer demande de l’argent que des petites municipalités n’ont pas », déplore Mélina Dubois Verret.
Même si le Québec fut un pionnier en la matière, il accuse désormais un léger retard.
« Selon moi, ça prend plus de temps au Québec pour réduire la pollution lumineuse parce que le coût de l’énergie est bas. La solution viendra tôt ou tard quand il faudra économiser notre électricité », croit-elle.
Les scientifiques de l’Observatoire européen austral espèrent que le combat qu’ils mènent en inspirera d’autres à protéger les cieux. « Les astronomes, nous sommes les canaris dans la mine d’un problème plus vaste », explique Mariya Lyubenova.
Un autre défi, à l’avenir, pourrait demander leur mobilisation : la prolifération des satellites en basse orbite de la Terre, qui peut nuire à la captation d’images dans l’espace.
La compagnie SpaceX d’Elon Musk, cherche à obtenir l’autorisation de lancer 30 000 nouveaux satellites Starlink dans l’espace. Comme un présage, la nuit de notre visite de l’ELT, nous avons aperçu une vingtaine de ces engins parcourant les cieux à la queue leu leu.
Au moins, se console Martin Aubé, la pollution lumineuse a un avantage majeur par rapport aux autres types de pollution : « Si on éteint les lumières, elle disparaît instantanément. »



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