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Le Figaro a pu découvrir en avant-première la collection Royal Pop. Décryptage d’une folie planétaire annoncée.
Après quelques jours de rumeur en ligne, c’est désormais officiel : Swatch lance une collection de montres en collaboration avec Audemars Piguet. Difficile à croire tant les deux marques se situent aux antipodes d’un même marché. D’une part, on trouve le trublion Swatch. L’entreprise, en inventant la montre à quartz « Swiss made », colorée et à petit prix, a littéralement sauvé de la disparition l’industrie horlogère helvète. Par la suite, elle rachetait et relançait aussi bien Omega que Breguet ou Blancpain. De son côté, la manufacture du Brassus est tout simplement la plus ancienne maison encore indépendante et familiale. Même si le chiffre d’affaires de l’un comme de l’autre se compte en milliards d’euros, imaginer ces deux-là collaborer semblait une idée pour le moins baroque, vu le grand écart de prix entre leurs créations.
C’était mal les connaître : Swatch n’est jamais avare d’une provocation positive de plus, quand Audemars Piguet n’hésite pas à créer des montres de luxe ultra-compliquées avec les comics Marvel ou le rappeur à succès Travis Scott. « Nous avons le plus grand respect pour les équipes de Swatch, confie Ilaria Resta, sa présidente. Nous faisons partie du même écosystème horloger. Nous avons discuté de cette idée, qui avait du sens dans la stratégie d’ouverture radicale d’Audemars Piguet, comme chez Swatch. Jusqu’aux membres de notre conseil d’administration, tout le monde est fier de cette collaboration entre deux grandes marques suisses. Il faut avoir la folie de collaborer avec quelqu’un d’entièrement différent. » C’est d’ailleurs autour de sa montre la plus mythique que cette collection surprise est bâtie : la Royal Oak, à l’origine née au début des années 1970 du crayon de Gérald Genta, le plus célèbre des designers horlogers, et déjà iconoclaste en son temps. Première montre dite sport chic, entièrement taillée dans l’acier, elle était à l’époque vendue au prix d’une voiture. Aujourd’hui, elle et ses descendantes déchaînent toujours autant les passions. À tel point qu’avec seulement quelques dizaines de milliers de pièces produites par an, heureux sont ceux qui, malgré son prix, parviennent à acheter un exemplaire de ce véritable graal horloger. Mais, à compter du 16 mai prochain, comme avec sa MoonSwatch dévoilée en mars 2022, Swatch va faire naître de nouvelles files d’attente devant les boutiques de montres. Un exploit qu’elle est bien la seule à être en mesure d’accomplir. Et, comme d’habitude, même ceux qui critiquent l’idée vont vouloir en acheter une.
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1/ Une collection de huit montres de poche
« Merci à Ilaria, qui m’a approché avec l’idée de faire cette collaboration, en pensant à une montre qui se porte ailleurs qu’au poignet, réagit Nick Hayek, à la tête du Swatch Group. Avec l’histoire de notre Swatch Pop, nous savions vers où nous voulions aller. Nous avons commencé à travailler sur ce projet il y a plus de deux ans, ce qui suppose beaucoup de personnes impliquées pour développer les technologies et les designs et produire dans nos usines. Et tout ceci en gardant le secret. » Cette collection Royal Pop semble fusionner la forme d’une montre de poche Royal Oak du début des années 1980 avec le brin de folie coloré des Swatch Pop de jadis, dont le boîtier se déclipsait d’un geste pour changer de bracelet. On retrouve ici les signatures qui ont fait le succès de la montre star d’Audemars Piguet : lunette octogonale, vis apparentes et motif de cadran dit « petite tapisserie » fait d’une multitude de petits carrés en relief. Mais ce n’est décidément pas au poignet que ces accessoires de mode horlogers sont destinés, qui plus est avec trois longueurs de lanière différentes. « Nous réinventons la manière de porter les montres, nous pouvons les porter partout, c’est une expression artistique. Chacun porte une montre comme il veut, sur sa ceinture, sur son sac, s’enthousiasme Ilaria Resta. Cela existait, mais cela s’est perdu. Je suis pour cette créativité qui fait tout, de l’atelier des Établisseurs que nous avons annoncé cette année, aux montres de poche. Cela correspond au même esprit d’ouverture créative. » Une façon différente de porter le temps qui a, au passage, l’avantage de ne pas agacer plus encore les possesseurs de Royal Oak voyant d’un mauvais œil le commun des mortels s’offrir une version en biocéramique de leur précieux garde-temps.
2/ Un mariage de déraison ?
Cette collaboration entre deux grands noms du « Swiss made » horloger est en soi un mariage de déraison. Mais hors snobisme ou vision élitiste de la passion horlogère, ses principaux détracteurs sont sans doute les mêmes que ceux qui jugeaient que la sortie de la MoonSwatch allait tuer la respectabilité d’Omega. Résultat : plus de 1 million d’exemplaires vendus dès la première année. C’est au fond un péché d’orgueil courant au sein du sérail des garde-temps que de penser que tout le monde connaît sur le bout des doigts une marque et ses modèles. Pour Audemars Piguet, cette déclinaison de son modèle star la fera juste connaître d’un nouveau public. « Avoir un mégaphone tel que Swatch, cela nous permet de nous adresser aux plus jeunes générations, dont la génération Alpha, que nous voulons amener au monde de l’horlogerie mécanique », résume la PDG d’Audemars Piguet. Ce qui est, à vrai dire, la vocation du géant de Bienne depuis sa création.
3/ Une collaboration éphémère ?
Bien sûr, une fois découvert ce coffret de montres aux couleurs très pop art dans les vitrines des boutiques Swatch, d’aucuns se demandent déjà si, comme les deux collaborations précédentes de la marque, d’autres déclinaisons suivront. Il faut dire que le mariage entre la silhouette d’une Royal Oak et la touche de folie Swatch a tout pour séduire amateurs et collectionneurs. Mais, cette fois, « il s’agit d’une collaboration unique autour de ces huit montres, tempère Nick Hayek. Cette collection sera certainement limitée dans le temps, car nous n’allons pas en produire indéfiniment. Mais jusqu’à quand, pour l’instant, ce n’est pas fixé. Même chose concernant les quantités produites. Qui sait, huit mois, dix-huit mois ? Mais je suis sûr que beaucoup de gens vont développer beaucoup de créativité en portant cette montre de manière intuitive, en créant même peut-être des accessoires. »
4/ Donner des idées à d’autres
Avec une marque déposée en janvier 2024, ce lancement constitue au passage un exemple de secret préservé. Il fallait oser réinterpréter ainsi une des icônes horlogères les plus vénérées qui soient. De quoi inspirer d’autres marques ? « À jamais les premiers », répondraient des Marseillais : il n’est pas certain que d’autres grands noms tels que Rolex ou Patek Philippe se contentent de succéder à la manufacture du Brassus. Les fans de Breguet (autre marque historique propriété du Swatch Group), en revanche, espèrent toujours voir sortir un jour une version en biocéramique de la Type XX, l’une des montres des pionniers de l’aviation.
5/ Un degré de qualité bluffant
Avoir ainsi transposé dans l’univers Swatch les codes de la haute horlogerie selon Audemars Piguet constitue un véritable exploit technique. « Du prototype au produit final, nous avons fait face à de nombreux challenges », reconnaît Nick Hayek. Il suffit de voir le rendu du cadran « petite tapisserie » ou les vis hexagonales et la lunette octogonale soudées au boîtier pour le comprendre. Sans oublier la finition verticale satinée de la lunette et du fond du boîtier, une première sur de la biocéramique… « C’est souriant, provocateur, mais de façon positive. Il y a une touche de folie, et la qualité est au rendez-vous », résume Ilaria Resta. Cette collection en biocéramique « Swiss made » de 40 mm de diamètre pour 8,4 mm d’épaisseur est animée par le mouvement innovant simplifié imaginé par les ingénieurs de Swatch, le Sistem51. Il est décliné ici dans une nouvelle version à remontage manuel, doté d’un spiral Nivachron antimagnétique (comme de nombreuses montres Audemars Piguet, d’ailleurs), avec plus de 90 heures de réserve de marche. Le réglage de la précision est directement effectué au laser en usine. Ce mouvement est en partie visible via le fond transparent des montres. Deux versions différentes sont proposées, entre une montre de poche à deux aiguilles de style Lépine, avec la couronne de remontoir se trouvant à 12 heures, et une de style Savonnette dont la couronne de remontoir se trouve à 3 heures, le cadran incluant un compteur de petite seconde à 6 heures.
6/ Un prix à la portée de tous
Bonne nouvelle dans un univers horloger où les prix ne cessent d’augmenter : ces Royal Pop s’affichent en boutique entre 385 et 400 euros. « C’est démocratique, car tout le monde peut y avoir accès, insiste Nick Hayek. Elles seront en vente dans environ 200 boutiques Swatch à travers le monde. Ce sera une par jour par personne et par boutique à partir du 16 mai, nous ne pouvons pas faire autrement. » D’autant plus que, respect du secret oblige, la production a démarré bien plus tardivement que pour la MoonSwatch. Une production limitée qui entretient la désirabilité… « Quand vous voyez le buzz en ligne, c’est inévitable, vu l’attractivité de cette collaboration unique, il y aura de longues files. Honnêtement, les gens font la queue par ce que c’est fun, parce que le produit, la marque sont attirants. Bien sûr, il y aura le même phénomène de revente, au moment du lancement. C’est inévitable, cela fait partie du succès si vous créez un objet du désir au niveau mondial. » Fait à souligner : Audemars Piguet ne retirera aucun bénéfice de ce lancement. « 100 % des fonds reçus dans le cadre de cette collaboration serviront à financer une initiative dédiée à la préservation et à la transmission du savoir-faire horloger, en mettant l’accent sur les métiers rares et la prochaine génération de talents horlogers », souligne Ilaria Resta.
7/ Une porte d’entrée sur l’horlogerie
Pour la présidente de la manufacture du Brassus, cette collaboration constitue au final « un superbe cadeau pour tout l’écosystème horloger ». En effet, en plus de conquérir une nouvelle génération de poignets, ce mariage surprise veut aussi donner envie de rejoindre l’univers horloger. « Cela s’inscrit dans une stratégie radicale d’ouverture, de connexion, d’apprentissage. Imaginez tous ceux qui vont non seulement vouloir acheter une montre, mais aussi travailler dans cette industrie ! estime-t-elle. Nous utilisons la force de frappe de Swatch pour éduquer, parler d’horlogerie. C’est très important de donner ainsi l’exemple. Il y a des artisans, des graveurs, des sertisseurs, qui sont en train de disparaître, faute de formation et de relève. Il faut les soutenir. Et, en même temps, il faut créer chez les gens le rêve de travailler dans l’horlogerie à travers un tel projet ludique et ouvert. »


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