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Sauvons nos jeunes de la dystopie

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Le Devoir vous invite sur les chemins de traverse de la vie universitaire. Une proposition à la fois savante et intime, à cueillir tout l’été comme une carte postale. Aujourd’hui, on se penche sur la violence et la fragilité à l’ère numérique.

On parle beaucoup de fragilité aujourd’hui, surtout dans le contexte de la santé mentale des nouvelles générations. Anxiété, isolement, détresse identitaire, angoisses climatiques et géopolitiques, polarisations sociales : les mêmes mots reviennent dans les écoles, les familles, les cliniques et les médias. Mais nous peinons encore à nommer ce qui se joue plus profondément. Nous traitons souvent la fragilité comme un accident individuel, une faiblesse à corriger, ou au contraire comme une identité à protéger de toute contradiction. Et si elle était plutôt au cœur de la condition humaine ?

C’est l’argument de mon essai Homo fragilis. L’être humain naît inachevé, dépendant du groupe, incapable de survivre seul. Nos gros cerveaux et nos corps longtemps vulnérables exigent d’être portés, nourris, protégés, bercés et éduqués par d’autres. Parce que nous sommes fragiles, nous avons inventé le soin, l’attachement, la morale, la transmission, la culture. Chaque génération n’a pas à réinventer seule les solutions à la survie : elle les reçoit, les transforme et les transmet.

Mais cette fragilité pose aussi deux problèmes très anciens.

Une ressource morale polarisante

D’abord, elle peut justifier des violences extrêmes au nom du bien, de la justice ou de la défense des faibles. Nous nous battons rarement en nous pensant méchants ; nous nous battons surtout en nous croyant menacés, blessés, humiliés, victimes et justes. Ensuite, la fragilité peut devenir une position avantageuse, mais qui comporte un piège : être faible, malade ou « victime », c’est aussi parfois être cru, protégé, excusé, entouré. Ce qui fut d’abord une condition de survie peut alors devenir une ressource morale polarisante qui se retourne contre nous.

C’est ici qu’il faut rappeler un fait contre-intuitif : nous vivons dans un monde d’une sécurité extraordinaire, sans précédent à l’échelle de l’histoire humaine. Le XXe siècle fut le plus meurtrier en chiffres absolus, avec des dizaines de millions de morts violentes. Le XVIIe siècle, marqué par des guerres, des famines, des épidémies et des effondrements politiques, a vu s’éteindre une part vertigineuse de la population mondiale. Depuis les années 1990, la criminalité violente a fortement reculé partout en Occident ; au Canada, le taux d’homicide a considérablement baissé après son sommet du milieu des années 1970. Même les catastrophes naturelles font beaucoup moins de morts grâce aux progrès dans les infrastructures, les systèmes d’alerte et la logistique des secours. Les remontées récentes, réelles et préoccupantes, ne renversent pas cette tendance longue. À l’échelle mondiale, le suicide tue aujourd’hui davantage que les homicides, les guerres et le terrorisme réunis.

Pourquoi ? Parce que nos systèmes de protection ne transmettent plus toujours les liens, les repères et les épreuves dont notre espèce a besoin pour prospérer. La famille, l’école, la religion, les quartiers, les rites de passage, les métiers, les langues et les mémoires n’étaient pas seulement des traditions décoratives. Ils formaient des dispositifs de stabilisation psychique. Ils disaient à l’enfant : voici d’où tu viens, voici ce que tu dois aux morts, voici comment on devient adulte, voici comment on souffre sans se dissoudre, voici comment on perd sans disparaître.

Les réseaux sociaux sont arrivés exactement dans cette brèche. Une génération entière a grandi dans un monde où l’expérience de soi est immédiatement mesurée, comparée, évaluée et exposée sans l’épreuve régulatrice du face-à-face, du corps, du réel et du monde commun. Les blessures narcissiques y deviennent des preuves d’authenticité ; les diagnostics, des appartenances ; la victime, une position morale, identitaire et concurrentielle. Il ne s’agit pas de nier les injustices réelles ni de mépriser la souffrance des jeunes. Au contraire. Il s’agit de voir comment l’architecture même du monde numérique transforme la vulnérabilité en compétition mimétique : qui souffre le plus, qui est le plus menacé, qui a le plus droit à la parole, qui doit être puni.

Cette culture de la fragilité concurrentielle nourrit aussi un sentiment de dystopie. Beaucoup de jeunes ne se projettent plus dans un avenir ouvert, mais dans un monde déjà perdu : climat condamné ; institutions corrompues ; relations impossibles ; sexualité anxiogène et inaccessible ; hommes et femmes ennemis ; adultes, institutions et traditions discrédités ; vérité remplacée par des chambres d’écho.

Des solitudes publiques

La plupart des jeunes ne deviennent évidemment pas violents. Ils souffrent, s’adaptent, cherchent, créent, aiment, résistent. Mais en marges, on voit monter une attraction catastrophique pour la violence spectaculaire : fascination pour les massacres, le nihilisme, les radicalisations hybrides, la misogynie, les fantasmes de purification, de vengeance ou de suicide glorifié. La fusillade du 22 juin à Côte-des-Neiges nous rappelle brutalement que certaines solitudes ne restent pas privées. Elles peuvent se brancher sur des imaginaires collectifs de ressentiment et de terreur.

Il faut donc éviter deux erreurs symétriques. La première consiste à paniquer moralement devant les jeunes, comme s’ils étaient plus dangereux que les générations précédentes. Ce n’est pas vrai. La violence a globalement reculé ; les jeunes d’aujourd’hui sont souvent plus conscients, plus empathiques, plus prudents, et beaucoup plus anxieux que leurs aînés. La seconde erreur consiste à réduire leur détresse à un simple progrès de la sensibilité. Une société qui protège trop des petits risques réels — conflit, frustration, ennui, échec, effort, solitude, responsabilité — tout en exposant massivement aux grands risques imaginaires du monde numérique fabrique une anxiété sans précédent.

Que faire alors ? Il faut redonner aux jeunes ce que les humains fragiles ont toujours requis pour devenir libres : des communautés réelles, des adultes fiables, des conflits traversables, des rites, des racines, du jeu à l’extérieur, des amitiés incarnées, du silence, de la lenteur, de la beauté, et des limites. Il faut leur offrir des rôles et des appartenances qui n’exigent pas la haine d’un autre groupe ou de sa propre civilisation.

Notre fragilité n’est pas une maladie à guérir. Elle est une puissance à civiliser. Elle peut nous conduire vers le soin, la coopération, la création et l’amour ; elle peut aussi, quand elle est déracinée et humiliée, alimenter la montée des populismes et des radicalisations en tous genres. Le choix politique, éducatif et spirituel de notre époque est là : reconstruire les conditions de transmission qui font de la fragilité humaine non pas une arme, mais une promesse.

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