Face aux menaces croissantes, liées au changement climatique, qui pèsent sur les forêts françaises, un réseau de vigilance composé de services de l’État et de techniciens de terrain veille continuellement sur leur état de santé. Entretien croisé avec Jean-Christophe Reuter, chef du pôle Santé des Forêts au sein de la DRAAF Bourgogne-Franche-Comté (Direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt) et Alexandre Guerrier, technicien forestier et correspondant observateur au CNPF Bourgogne-Franche-Comté (Centre national de la propriété forestière) chargé d’accompagner les propriétaires forestiers privés.
À quelles menaces sanitaires les forêts françaises sont-elles confrontées aujourd’hui ?
Jean-Christophe Reuter : Nos écosystèmes subissent une double pression.
D’abord, les extrêmes climatiques liés aux changements globaux : températures anormalement élevées et stress hydrique s’enchaînent depuis 2018. L’année 2022 a généré un stress d’une intensité jamais mesurée depuis 1950 en région et particulièrement dans le Haut-Jura. Les conséquences de cette sécheresse sont diverses. Par exemple, le scolyte typographe, un insecte ravageur, a proliféré en altitude, compromettant près de 25 % de la ressource résineuse locale depuis 2018.
L’autre pression, moins connue du public, découle de la mondialisation des échanges. La France est exposée à des organismes venus d’autres pays via les ports ou le commerce routier. Le nématode du pin en est un exemple : ce ver microscopique, transporté par un insecte vecteur, le monochamus, a récemment été détecté dans les Landes. Il peut tuer un arbre en quelques semaines. D’autres envahisseurs, plus discrets, sont surveillés, comme la punaise réticulée du chêne ou la cicadelle des pins.
Alexandre Guerrier : Sur le terrain, on constate indéniablement les effets du changement climatique. Il y a quinze ans, croiser un arbre mort était exceptionnel ; aujourd’hui, le phénomène s’est banalisé avec les sécheresses successives. Rares sont les causes uniques. Une essence peu adaptée aux conditions locales de croissance, un peuplement vieillissant ou des sols pauvres en eau peuvent fragiliser les arbres ; puis une sécheresse, un coup de chaleur ou l’arrivée d’un insecte peuvent ensuite déclencher le dépérissement ; enfin, des champignons ou des insectes dits « de faiblesse » viennent parfois aggraver la situation.
En effet, il est important de ne pas tout imputer au seul réchauffement climatique. Et il faut être positif : la forêt sait aussi se montrer résiliente. Par exemple, grâce à la météo pluvieuse de l’année 2024, nous avons pu observer une légère amélioration globale de la santé des arbres.
Comment la surveillance de ces menaces s’organise-t-elle sur le territoire ?
J.-C. Reuter : Cette surveillance s’appuie sur le travail du Département de la Santé des Forêts (DSF), un établissement créé en 1989 qui est aujourd’hui intégré aux directions régionales de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt (DRAAF). Sa mission est de donner à la filière, aux acteurs, publics comme privés, une vision précise de l’état de santé des forêts, grâce à un bilan annuel, à des suivis spécifiques et à des interventions dans les instances régionales de concertation. Le DSF joue aussi un rôle d’interface entre le monde de la recherche, comme l’INRAE*, et les professionnels de la forêt. Il permet à chacun de savoir vers qui se tourner en cas de problème sanitaire forestier.
En Bourgogne-Franche-Comté, notre pôle compte quatre permanents. Dans la région, 32 correspondants-observateurs sont mobilisés, sur 35 postes identifiés. Ils viennent de l’ensemble des structures forestières du territoire, comme l’Office national des forêts, les Directions départementales des territoires, le CNPF et les Chambres d’agriculture. C’est grâce à ces sentinelles que l’État est en mesure de produire des données précises et continues sur la santé de nos forêts.
A.Guerrier : En tant que technicien au CNPF, mon cœur de métier consiste à accompagner les propriétaires privés, à instruire leurs documents de gestion durable et à animer des réunions sur le terrain. Une seconde casquette, celle de « correspondant-observateur » s’y intègre donc naturellement. Puisque je passe l’essentiel de mon temps en forêt, au contact direct des arbres et des propriétaires, j’exerce une veille sanitaire continue. Mes visites de routine sont autant d’occasions de faire remonter des informations de terrain au réseau.
Quels sont les dispositifs concrets pour identifier et évaluer l’état des forêts ?
J.-C. Reuter : Nous croisons quatre niveaux de surveillance.
Le premier, est une « veille sanitaire tous azimuts » : une alerte permanente au gré des visites de terrain quotidiennes de nos observateurs et des permanents du DSF. Cette veille rassemble près de 950 observations par an.
Le deuxième est plus organisé : c’est le « réseau systématique », qui déploie une grille de points d’observation espacés de 16 kilomètres sur toute la France. Depuis 1988, on y évalue les mêmes groupes d’arbres chaque année pour obtenir des séries historiques continues et statistiquement robustes.
Le troisième niveau regroupe des enquêtes spécifiques ponctuelles. On peut citer à titre d’exemple les « road samplings » : un échantillonnage routier intensif, étalé sur quelques jours, qui a pour but d’évaluer l’état sanitaire d’une espèce spécifique, par exemple les chênes, sur des massifs entiers. Je pense aussi au suivi attentif des très jeunes plantations de l’année.
Enfin, le quatrième niveau est la surveillance stricte des organismes réglementés ou émergents liés au commerce international, en collaboration avec les inspecteurs de la protection des végétaux. L’ensemble de ces niveaux regroupe plus de 2000 observations par an.
A.Guerrier : En tant qu’observateur, je dois avoir l’œil partout. Au-delà du changement de couleur des feuilles en été, nous traquons des anomalies parfois discrètes : une perte anormale de feuillage, des branches mortes, des plaies ou encore des écoulements suspects sur l’écorce. Nous disposons du matériel adéquat pour vérifier l’état des racines ou de la base du tronc, si c’est nécessaire. Pour que ces remontées soient harmonisées et exploitables par le réseau, nous utilisons une méthode de diagnostic visuelle appelée « DEPERIS ». Elle permet de noter l’état de santé de l’arbre sur une grille allant de A (en pleine santé) à F (mourant), une évaluation qui repose sur la mortalité des branches et le manque de ramification dans le houppier (manque de feuillage). C’est un outil très simple que nous promouvons auprès des propriétaires et gestionnaires forestiers pour qu’ils se l’approprient. Bien sûr, nous ne jugeons jamais une forêt sur un seul arbre, mais étudions un échantillon réparti à différents endroits de la parcelle.
Quel est le circuit d’alerte et d’action lorsqu’un problème est confirmé ?
A.Guerrier : Dans les cas plus « classiques » de parasites déjà présents sur le territoire, comme le scolyte, notre rôle s’arrête au signalement et à l’information. D’un côté, j’avertis le propriétaire forestier de la présence du problème sur sa parcelle. C’est ensuite à lui, souvent épaulé par son gestionnaire, de prendre les choses en main. De l’autre, je saisis mes constats sur la plateforme numérique du DSF. Dans ce cas par exemple, pour limiter la casse face à de tels insectes, il faut agir très vite et réaliser des coupes dites « sanitaires », c’est-à-dire abattre et évacuer les arbres infestés avant que les ravageurs ne se multiplient et ne contaminent les arbres voisins.
J.-C. Reuter : En plus de nous faire parvenir ces constats, les correspondants-observateurs nous font parfois parvenir des prélèvements. Nous recevons ainsi près de 400 échantillons par an. Notre pôle régional réceptionne ceux-ci dans son laboratoire, intègre ces données à la base nationale et fait analyser les échantillons par des laboratoires partenaires si nécessaire. Si l’anomalie concerne un organisme « de quarantaine » particulièrement dangereux, l’État prend immédiatement le relais via le déclenchement d’un Plan d’Intervention Sanitaire d’Urgence (PNISU), comme celui relatif au nématode du pin, qui va imposer des mesures d’éradication strictes ou encore contrôler et encadrer strictement la commercialisation des bois touchés.
Concrètement, comment cette vigilance partagée permet-elle de limiter les dégâts face aux crises émergentes ?
J.-C. Reuter : La détection précoce peut produire des résultats concrets. Prenez le capricorne asiatique, un ravageur introduit accidentellement en France. Grâce à la réactivité des réseaux de surveillance et de la protection des végétaux, la quasi-totalité des foyers détectés sur le territoire national a pu être éradiquée. Seul un foyer, dans le Loiret, est encore en cours de traitement aujourd’hui. Un rappel de l’importance d’une présence ininterrompue et coordonnée sur le terrain.
A.Guerrier : C’est un véritable travail d’équipe. Je conclurais d’ailleurs en insistant sur un point : la protection sanitaire des forêts ne repose pas uniquement sur les observateurs officiels. La veille est l’affaire de tous. Il est indispensable que chaque propriétaire ou gestionnaire forestier signale les phénomènes inhabituels à son correspondant local ou au DSF. Nous ne pouvons pas être partout ; c’est en prenant chacun notre part dans cette vigilance collective que nous pourrons agir à temps et protéger nos forêts.
*Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement.


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