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Ils ont regardé le monde à travers leur objectif. Au fil de cette série d’été, Le Devoir part à la rencontre de grands photographes québécois dont l’œuvre a façonné notre mémoire des êtres, des lieux et du temps. Portrait aujourd’hui de Roger LeMoyne.
<?xml encoding="utf-8" ?><?xml encoding="utf-8" ?>« On ne peut sans doute plus espérer avoir la carrière que j’ai eue », affirme Roger LeMoyne. Les longues missions à l’étranger, confiées toujours aux mêmes photographes occidentaux, appartiennent désormais à un autre âge, affirme celui qui est l’un des photographes canadiens les plus reconnus dans ce domaine. Pour les photographes de ce genre, la manne est terminée. Et Roger LeMoyne affirme en riant que s’il vit aujourd’hui dans une si jolie maison, rehaussée d’une riche floraison d’hydrangées, ce n’est pas à cause d’un métier qu’il a exercé avec talent, mais plutôt grâce aux apports de son épouse médecin.
Son labradoodle vient tranquillement se coucher à mes pieds. Rien, dans le calme feutré de cette maison, n’évoque les camps de réfugiés et les zones de guerre où Roger LeMoyne a passé une bonne part de sa vie professionnelle.
Roger LeMoyne est l’un des photographes canadiens les plus primés. Il collectionne, depuis des années, les honneurs pour son travail. Il me montre la liste de ses images vendues dans son dernier rapport de l’agence qui s’occupe de lui à New York. Ses photos continuent d’être publiées partout : Berlin, Paris, New York, Londres… « Mais avant, je pouvais payer mon logement avec tout ça. Désormais, je paye l’épicerie… »
La photo, observe-t-il, s’est beaucoup démocratisée. « Auparavant, elle avait quelque chose de proprement colonial. Au fond, c’étaient des hommes, toujours les mêmes d’ailleurs, un club sélect, qui faisaient le tour du monde. » Le pouvoir de production, dit-il, était alors concentré entre les mains de photographes européens et nord-américains envoyés couvrir guerres, famines et autres désastres. Et à la fin d’un reportage, chacun y allait d’une phrase devenue une boutade : « On se voit à la prochaine guerre ! » « Maintenant, c’est moins cher et moins risqué pour les agences de faire affaire avec des gens qui sont déjà sur place. Il y a de bons photographes dans chaque pays. Et Internet a changé la donne. Les photographes voyagent moins. »
Il y a peu de temps encore, raconte-t-il, « on pouvait encore recevoir à Montréal un appel vous demandant si l’on était prêt à partir le soir même pour l’Afrique »...
Barbe en bouc, cheveux en brosse, les biceps découpés qui gonflent les manches courtes de sa chemise, LeMoyne apparaît d’emblée soucieux de la structure de l’entrevue. Il commence par se définir comme un photographe de « non-fiction ».
« L’autre jour, je me suis amusé à demander à l’intelligence artificielle ce qu’elle disait de mon travail. Surprise : je n’ai jamais dit que j’avais un style “cinématique” dans des entrevues. C’est la première fois que j’entendais ça à mon sujet. » L’étiquette l’étonne, même si ses études en cinéma et la construction complexe de ses images ne la rendent pas tout à fait absurde.
Pour lui, une bonne photographie rend compte d’abord de ce qui est arrivé. C’est la priorité absolue. Mais elle ne devient vraiment intéressante que si elle contient autre chose qu’un simple enregistrement du réel. « Ce que l’on voit dans mes photos, c’est quelque chose qui s’est déjà passé. Et si ça ne s’est pas passé pour vrai, ce n’est pas pour moi. Ça ne m’intéresse pas. »
Les exigences
Trois exigences structurent les choix du photographe. D’abord, la « non-fiction ». Il faut que ce soit vrai. Ensuite, une tension entre l’esthétique et le contenu. Enfin, une part d’ambivalence, de contradiction, d’ambiguïté, de mystère. Bref, un supplément d’âme capable de donner à l’image de quoi continuer à travailler le regard. « L’intérêt de l’image ne s’arrête pas à sa dimension strictement documentaire. Pour moi, une photographie devient intéressante quand il y entre une tension entre l’aspect visuel et le contenu. Les photos doivent vibrer à un point où il y a tellement de va-et-vient entre l’esthétique et le contenu que ça crée une onde particulière dans le regard. »
Ses influences ? Il parle de Larry Towell, le seul Canadien membre de Magnum, une agence à laquelle il dit s’être nourri un temps. Il est question du Sebastião Salgado des commencements, ainsi que de James Nachtwey et d’Eugene Richards. Mais il se méfie des généalogies trop faciles. Il relativise l’importance à accorder à ce qu’on appelle les influences. « Nos influences changent avec le temps. J’aime bien Alex Webb et aussi Harry Gruyaert. Mais au fond, c’est un peu comme pour un groupe de musiciens qui dirait avoir été influencé par les Beatles et les Rolling Stones ! Ça ne dit presque rien, tant ce sont des évidences. »
Musicien lui-même, Roger LeMoyne a fait partie de différents groupes comme bassiste. « De la musique, j’en fais de plus en plus, comme j’ai de moins en moins de travail. » Mais l’appareil photo n’est pas un instrument du même type. « La réalisation d’une photo, ça ne peut pas être comparé à l’exécution de la musique. Le rapport à l’émotion y est différent. L’émotion, en photographie, peut être contre-productive. Sur le coup, je dirais même qu’elle n’est pas utile. Il faut savoir gérer ses émotions pour durer en photographie. Il y a l’émotion nécessaire pour se pousser à faire un sujet. Mais après, il faut s’anesthésier un peu. Aller sur un théâtre de guerre pour y être ému, ce n’est pas valable. C’est comme un ambulancier qui, devant chaque blessé, se mettrait à pleurer : il ne fait pas son travail. Il faut justifier sa présence par la réalisation de son travail. Et lors de la prise de photo, il faut presque nier ses émotions pour se protéger et trouver à agir. »
La danse des images
Les images à plat, froides, frontales, celles qui sont strictement descriptives d’un fait ne l’intéressent pas. « Il doit y avoir un mouvement, une danse entre le contenu et la forme. L’image elle-même doit contenir différentes idées, différentes émotions, mais aussi des contradictions, des ambivalences. L’idée, c’est de pouvoir revisiter une photo plusieurs fois, en s’intéressant à la multitude des détails qui lui donnent du sens. Une photographie, ce n’est pas voir une fois et être certain qu’on a tout vu, qu’on a tout compris. » Ses meilleures images ne livrent ainsi jamais tout leur sens au premier regard.
« La photographie est moins efficace que ce qu’on a pu longtemps en espérer. » Non, les photos n’ont pas contribué à endiguer les guerres, comme certains l’ont prétendu. « Photo ou pas photo, les conflits continuent. Regarde à Gaza. On a vu ce qui s’est passé. Et pourtant. »
À l’origine, pourtant, la photographie a d’abord été pour lui une façon de sortir, de voyager, d’entrer dans le monde. « La caméra, c’est une clé qui ouvre les portes », dit-il. C’est après des études avortées aux Beaux-Arts à Londres qu’il a plongé tête première du côté de la photographie. Diplômé en cinéma, incapable de trouver tout à fait sa place dans ce milieu, il part en Australie, où il travaille plusieurs mois auprès d’un photographe commercial qui constitue pour lui une école, dit-il aujourd’hui. Puis, à la suite d’un reportage qu’il prend l’initiative de réaliser en Papouasie–Nouvelle-Guinée, il rentre au Canada avec la malaria, presque sans argent. Un magazine voyage du Globe & Mail va publier ses images. Succès. « J’ai pensé que c’était toujours comme ça, c’est-à-dire qu’on allait me publier plein de photos ! Il m’a fallu vingt ans pour qu’on en publie encore autant, sur plusieurs pages, que cette première fois ! »
Le reste s’est fait par étapes. Les reportages de voyage d’abord, puis les agences de développement, qui l’engagent. « J’ai appris sur cette base. » Puis, ce seront les zones de catastrophe et, enfin, les zones de guerre. Les contrats n’étaient souvent pour lui qu’un point de départ. Au Congo, en 1997, il part avec Stephen Lewis, alors à l’UNICEF, sur les traces des massacres qui ont suivi le génocide rwandais. Payé pour cinq jours, il reste finalement trois semaines. En Afghanistan, en 1996, il part à son compte au moment où les talibans prennent Kaboul et acceptent encore d’être photographiés. Peu après, ils interdiront la photographie. Ses photos compteront dès lors parmi les rares à circuler de cette période. C’est toujours sa manière de travailler : s’enfoncer dans un sujet plus longtemps que ne le prévoient les contrats.
Roger LeMoyne avait pensé devenir un artiste. L’élitisme et l’isolement du monde de l’art contemporain l’en ont vite détourné. Il se méfie aujourd’hui presque autant d’une photographie destinée à un public trop restreint.


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