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Réparations pour l’esclavage : la Grande-Bretagne a déjà payé — en abolissant la traite

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Le Royaume-Uni a catégoriquement rejeté lundi toute possibilité de verser des réparations pour son rôle historique dans la traite des esclaves, après que la Jamaïque eut déposé auprès du roi Charles III une pétition visant à faire avancer sa campagne en ce sens.

«Le Royaume-Uni ne verse pas de réparations et n’en versera jamais», a tranché Downing Street.

Et il a parfaitement raison. Car derrière cette nouvelle revendication se trouve une réécriture profondément sélective de l’histoire, dans laquelle la Grande-Bretagne doit éternellement répondre de sa participation à l’esclavage, mais ne semble jamais pouvoir recevoir le moindre crédit pour ce qu’elle a fait ensuite : mobiliser sa puissance économique, diplomatique et militaire pour contribuer à détruire ce commerce à travers le monde.

L’histoire ne commence pas avec l’Empire britannique

Il faut rappeler quelque chose d’élémentaire : les Britanniques n’ont pas inventé l’esclavage.

Ils sont arrivés extrêmement tard dans son histoire.

L’esclavage a existé pendant des millénaires, sur plusieurs continents, dans des civilisations qui n’avaient jamais vu un Anglais. Grecs, Romains, Perses, Arabes, Ottomans, royaumes africains, sociétés asiatiques et civilisations des Amériques ont pratiqué sous différentes formes l’asservissement, la capture et la vente d’êtres humains.

La traite transatlantique représente un chapitre particulièrement massif et atroce de cette histoire. Des marchands britanniques y ont joué un rôle important et en ont tiré des profits considérables. Personne n’a besoin de le nier.

Les Archives nationales britanniques rappellent elles-mêmes que la Grande-Bretagne était devenue l’une des grandes nations négrières avant l’abolition.

Mais voilà justement où l’histoire devient beaucoup plus intéressante que la caricature contemporaine.

Parce qu’un jour, cette même civilisation a décidé que ce commerce ne devait plus simplement être réglementé, limité ou réservé à certains peuples.

Il devait disparaître.

Et elle allait employer sa puissance pour y parvenir.

Le pavillon britannique devient une menace pour les négriers

En 1807, le Parlement britannique interdit la traite des esclaves dans l’Empire.

La Grande-Bretagne aurait pu s’arrêter là. Elle aurait pu annoncer que ses propres marchands n’avaient désormais plus le droit de participer au commerce et laisser Portugais, Espagnols, Brésiliens, trafiquants africains, Arabes et autres poursuivre tranquillement leurs activités.

Elle ne l’a pas fait, la Royal Navy a pris la mer.

Pendant plus d’un demi-siècle, le West Africa Squadron a patrouillé les côtes africaines à la recherche de navires négriers. Les bâtiments britanniques arraisonnaient les navires suspects, capturaient les négriers lorsque les traités et le droit applicable le permettaient et libéraient leurs captifs.

Les chiffres officiels britanniques sont extraordinaires : entre 1808 et 1869, la Royal Navy a saisi plus de 1600 navires négriers et libéré environ 150 000 Africains.

Relisons cette phrase : des marins britanniques parcouraient l’océan pour empêcher des étrangers de vendre des Africains à d’autres étrangers.

Le pavillon d’un pays autrefois impliqué massivement dans la traite était devenu précisément ce qu’un négrier ne voulait pas apercevoir à l’horizon.

Il est là, le plus beau mea-culpa qu’un peuple peut offrir à ceux qu’il a autrefois opprimés.

Des Britanniques sont morts pour libérer des Africains qu’ils ne connaissaient pas

Et cette politique n’était pas gratuite ; la côte ouest-africaine était l’un des théâtres d’opérations les plus meurtriers de la Royal Navy, notamment à cause de la fièvre jaune et du paludisme.

La Royal Navy estime qu’environ 17 000 de ses hommes sont morts pendant les opérations du West Africa Squadron, soit environ un marin britannique pour neuf Africains libérés.

Les débats du Parlement de l’époque montrent d’ailleurs que ce coût était parfaitement connu.

En 1848, un député évaluait à environ 600 000 livres par année le coût global des opérations britanniques de suppression de la traite. Quelques années plus tard, les Communes débattaient d’une facture pouvant atteindre 750 000 livres annuellement. Des parlementaires réclamaient régulièrement l’abandon de cette politique précisément parce qu’elle coûtait énormément d’argent et de vies.

La Grande-Bretagne continua néanmoins, elle conclut des traités avec d’autres puissances pour obtenir des droits de recherche et de saisie. Elle exerça des pressions diplomatiques pour faire interdire la traite ailleurs. Elle installa des tribunaux mixtes chargés de juger les navires capturés.

Un traité conclu avec l’Espagne en 1817 est particulièrement révélateur : Madrid acceptait l’abolition progressive de sa traite et accordait aux bâtiments britanniques et espagnols des droits réciproques de visite de navires suspects. Londres versa même 400 000 livres dans le cadre de l’accord.

Voilà à quoi ressemblait réellement l’abolition à l’échelle internationale.

Pas à un mot-clic. Pas à des excuses royales. Pas à un fonds de «justice réparatrice» administré deux siècles plus tard.

Des lois. Des navires. Des marins. De l’argent. Des traités. Des blocus. Des captures. Et des morts.

Le grand angle mort du récit décolonial

C’est précisément ici que le récit décolonial contemporain rencontre un problème qu’il préfère généralement contourner.

La disparition progressive de l’esclavage comme institution légalement reconnue n’est pas simplement survenue parce que l’humanité entière aurait simultanément pris conscience de son immoralité.

Il a fallu des abolitionnistes.

Il a fallu des États suffisamment puissants pour imposer cette nouvelle norme.

Et parmi eux, la Grande-Bretagne a joué un rôle gigantesque.

Elle n’était pas seule. Les esclaves eux-mêmes ont résisté, fui et se sont révoltés; Haïti a arraché son indépendance par une révolution d’esclaves; des mouvements abolitionnistes se sont développés ailleurs en Europe et dans les Amériques.

Mais aucune de ces réalités n’efface ce fait fondamental : au XIXe siècle, la première puissance navale mondiale a transformé l’abolition de la traite en objectif de politique étrangère et envoyé ses bâtiments de guerre la combattre bien au-delà de ses propres frontières.

Même les Archives nationales britanniques, qui n’ont rien d’un organe de propagande impériale, résument le retournement avec une franchise remarquable : après avoir été la plus grande nation négrière, la Grande-Bretagne est devenue une puissance abolitionniste déterminée, utilisant la Royal Navy contre les navires soupçonnés de transporter des esclaves.

C’est probablement l’un des revirements moraux les plus extraordinaires de l’histoire d’une grande puissance. Et pourtant, dans le récit réparatoire moderne, cette histoire devient presque embarrassante.

On la reconnaît parfois du bout des lèvres avant de revenir immédiatement à la culpabilité. Pourquoi? Parce qu’elle bouleverse complètement la distribution confortable des rôles entre oppresseurs historiques et victimes historiques.

La Grande-Bretagne n’a pas à s’excuser éternellement d’être devenue abolitionniste

D’une manière contre-intuitive, l’histoire britannique de l’esclavage comporte quelque chose dont les Britanniques devraient être immensément fiers.

La Grande-Bretagne a participé au commerce des esclaves. Certes. Mais elle s’est retournée contre lui. Elle l’a interdit et elle a consacré une partie considérable de sa puissance maritime à le combattre ailleurs.

Elle a envoyé ses marins mourir pour empêcher des êtres humains qu’ils n’avaient jamais rencontrés d’être transportés comme du bétail à travers l’Atlantique et l’océan Indien.

Et elle a contribué à faire de l’esclavage, autrefois banal à travers une grande partie de l’histoire humaine, une institution universellement considérée comme abominable et juridiquement proscrite.

Alors non : les Britanniques de 2026 ne doivent pas de chèque à la Jamaïque pour expier les crimes de Britanniques morts depuis deux siècles.

S’il faut absolument leur transmettre un héritage historique collectif, transmettons-le au complet.

Le dernier acte des Britanniques dans l’histoire de la Traite transatlantique, c’est de semer la peur dans le cœur des négriers, et de l’espoir dans ceux des hommes accablés par les fers, pour qu’ils puissent chanter un jour en hommes libres «Rule, Britannia! rule the waves! Britons never will be slaves.»

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