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Voilà quelques jours, J.D. Vance, le vice-président des États-Unis, a affirmé ceci : « Je ne crois qu’aux théories du complot qui sont vraies. » Cette déclaration, pour le moins paradoxale, m’a évidemment fait sourire, d’autant plus qu’elle cadre tellement bien avec le parcours sinueux et sombre de ce personnage qui n’hésite jamais, à l’image de son président, à utiliser le mensonge et à déformer la réalité pour imposer sa vision du monde.
Mais cette citation a aussi le potentiel de nous faire réfléchir et de nous suggérer les questions suivantes : J.D. Vance croit-il vraiment à ce qu’il dit ? Joue-t-il à l’ignorant ou l’est-il vraiment ? Voici mes petites réflexions sur le thème de l’ignorance et de ses dérivés.
Bien que l’être humain arrive au monde équipé d’un certain nombre de facultés pour appréhender son environnement dans lequel il est jeté, on peut tout de même affirmer qu’il naît ignorant.
En soi, cette ignorance n’est pas un défaut, mais une condition première, une sorte de tremplin sur lequel l’enfant s’appuiera pour graduellement explorer, maîtriser et finalement « connaître » son environnement, dans le sens fort du terme.
Tout petit, lui aussi s’imaginera, comme ses ancêtres, que la Terre est immobile et que c’est le Soleil qui tourne autour d’elle. Toutefois, grâce à l’éducation, il accédera à un ensemble de connaissances fondées sur la science, quitte à rejeter certaines représentations naïves et subjectives qui lui viennent de son « gros bon sens ».
Double ignorance
D’ailleurs, pour un philosophe comme Socrate, admettre son ignorance, loin d’être une faiblesse, représentait avant tout le début d’une quête, un premier pas vers le savoir et la sagesse. C’est pour cette raison qu’il prenait plaisir à dire que s’il savait une chose, c’est bien qu’il ne savait rien, une manière comme une autre de reconnaître ses limites sans toutefois renoncer à se rapprocher de la vérité.
En fait, ce qui rebutait Socrate, ce n’était pas l’ignorance de celui qui dit « je ne sais pas », mais bien la double ignorance, celle que le philosophe parvenait à débusquer chez ceux qui, imbus d’eux-mêmes et prétendant posséder un savoir, se révélaient pourtant comme des êtres ignorants vis-à-vis de leur propre ignorance. Ce qui n’empêchait pas ces derniers de se présenter comme des maîtres à penser, à l’exemple des sophistes, ou même comme des hommes d’action à qui le peuple devrait confier les rênes du pouvoir politique. « Tu cohabites, excellent jeune homme, avec une ignorance qui est la suprême ignorance », répond Socrate à Alcibiade lorsque ce dernier lui annonce qu’il veut s’occuper des affaires de la Cité d’Athènes.
L’effet Dunning-Kruger
Mais ce que n’avait pas vu Socrate, et par le fait même Platon, c’est que les gens sont de très mauvais juges lorsque vient le temps d’évaluer leurs propres compétences sur un sujet donné.
Presque tous, à des degrés divers, succombent au biais d’ignorance mis au jour en 1999 par les psychologues David Dunning et Justin Kruger. Ce que démontre d’une manière paradoxale ce biais cognitif, c’est que les personnes qui en savent le moins sont portées à surestimer leurs compétences, alors qu’à l’inverse, « les personnes plus savantes tendent à être plus modestes, plus nuancées, moins arrogantes et sous-estiment bien souvent leurs capacités », comme l’expliquent Normand Baillargeon et Camille Santerre-Baillargeon dans leur essai Citoyen·ne.
Dorénavant désigné comme l’effet Dunning-Kruger, ce biais cognitif nous aide à mieux comprendre certains travers de nos jugements, mais aussi le comportement de ces complotistes qui, affirmant avec condescendance avoir effectué leurs « recherches » sur le Web, évidemment à partir de leur chambre d’écho respective, se permettent de contester les travaux d’éminents scientifiques qui ont consacré leur vie à faire de la recherche, celle qui s’appuie sur des méthodes scientifiques et des données probantes.
Ignorance et mauvaise foi
Est-ce à dire que tous les complotistes sont des ignorants vivant dans des mondes parallèles ? Les choses ne sont probablement pas aussi simples. Jouer à l’ignorant, nier certains faits, adhérer à des théories farfelues peut parfois représenter le prix à payer pour faire partie d’un groupe et lui prouver sa loyauté, comme l’explique Samuel Fitoussi dans son essai Pourquoi les intellectuels se trompent.
Ainsi, même s’ils sont en désaccord, combien de députés acceptent de répéter les lignes de leur parti politique pour demeurer dans le caucus ? À combien d’idées saugrenues et surréalistes les croyants sont-ils prêts à adhérer pour faire partie d’une religion ou d’une secte ?
Selon Fitoussi, « en signalant notre dévotion à un Dieu qui n’existe peut-être pas, nous entrons dans un cercle de solidarité, signalons que nous sommes prêts à sacrifier une dose de rationalité pour notre communauté ».
On peut facilement imaginer que les mêmes mécanismes psychologiques sont parfois à l’œuvre chez ceux qui s’identifient au mouvement MAGA aux États-Unis, par exemple, ou qui adhèrent aux différentes théories complotistes qui circulent sur le Web.
L’instinct grégaire, le désir d’être reconnu et accepté par son groupe représentent autant d’incitatifs qui peuvent pousser un individu à feindre l’ignorance, à être de mauvaise foi ou à carrément mettre sur pause son jugement.
Pour finir, je vous laisse méditer cette citation de Jean-Jacques Rousseau tirée de son Émile ou de l’éducation : « Souviens-toi, souviens-toi sans cesse que l’ignorance n’a jamais fait de mal, que l’erreur seule est funeste, et qu’on ne s’égare point par ce qu’on ne sait pas, mais par ce qu’on croit savoir. »


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