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Alors que l'on semble plus que jamais vivre dans le monde de 1984, la sortie en salles, ce mercredi, de George Orwell 2 + 2 = 5 tombe à pic. Comme il l'avait fait pour l'écrivain afro-américain James Baldwin dans I'm Not Your Negro (2017) et pour le photographe sud-africain témoin de l'Apartheid Ernest Cole (2025), Raoul Peck dissèque cette fois la pensée de George Orwell.
Né Eric Blair à Motihari, en Inde, en 1903 et mort à Londres en 1950, l'auteur anglais semble avoir décrit dans son roman d'anticipation 1984 (publié en juin 1949, quelques mois avant sa mort) le monde dans lequel on vit aujourd'hui. Novlangue, Big Brother, "décence ordinaire", "double pensée" sont autant de notions entrées dans le langage commun pour décrire la société contemporaine.
Pour en discuter, nous rencontrions le cinéaste haïtien de 72 ans le 17 novembre dernier à Amsterdam, où il présentait Orwell 2 + 2 = 5 au Festival international du film documentaire (IDFA). Au lendemain d'une tournée triomphale des universités américaines, chauffées à blanc après la réélection de Donald Trump.
Quelle a été votre première rencontre avec Orwell ? Était-ce enfant avec "La Ferme des animaux" ?
Oui. C'était à l'école. Ça fait partie de la culture générale. Mais Orwell ne m'avait pas particulièrement intéressé. Beaucoup d'autres écrivains m'avaient davantage marqué : Baldwin, Césaire, les écrivains haïtiens… À l'époque, on présentait surtout Orwell comme un écrivain de science-fiction, de la dystopie. Ce que j'ai mieux compris ces dernières années, c'est qu'Orwell écrivait en fait de son ventre, à partir des risques qu'il a pris, des choses qu'il a faites et regrettées. Orwell n'écrivait pas sur un monde futur, inventé. Il nous avertissait des dérives possibles. S'il situe l'histoire de 1984 en Angleterre, c'est pour faire comprendre que les démocraties occidentales ne sont pas immunisées contre ces dérives.
"Ernest Cole", témoin de l'apartheidLe succès de George Orwell en Occident est-il en partie dû à son positionnement anti-communiste ?
Non, il est anti toute forme d'autoritarisme, de gauche comme de droite. Il est contre toute déviance de la démocratie, ou plutôt du socialisme démocratique. Il dit très clairement où il est situé et montre les abus possibles de tous les côtés. Mais on l'a utilisé dans le contexte de la guerre froide et il a été totalement entaché. Dans un contexte où, à gauche comme à droite, il fallait choisir son camp, au risque d'être traité de traître, même au sein du Parti Travailliste, c'était un libre-penseur. Il a appris à être indépendant, notamment à la Guerre d'Espagne (Orwell a rejoint les milices du POUM, le Parti ouvrier d'unification marxiste, en décembre 1936, NdlR). Vous y allez comme volontaire pour découvrir ce que pourrait être un socialisme démocratique et, quelques semaines après, on donne l'ordre de vous assassiner et d'assassiner vos camarades. (Dans Hommage à la Catalogne paru en 1938, NdlR), il parle d'une réalité qu'il a vécue : la peur, l'indécence. Ce n'est pas un intellectuel qui réfléchit au débordement du fascisme. Je pensais faire un film avec un peu plus de distance, mais c'est devenu un film très organique, très personnel, très intime. Parce que j'ai vraiment rencontré une âme sœur en Orwell.
Le cinéaste haïtien Raoul Peck, photographié en 2017 à La Femis à Paris, où il tournait son film "Le jeune Karl Marx". ©AFPDans le film, vous montrez que sa prise de conscience politique est liée à son engagement, pour cinq ans en 1922, comme sergent dans la police coloniale britannique en Birmanie…
Orwell naît en Inde. Il a eu une nounou noire. Dans un contexte colonial ou non, c'est un lien émotionnel très fort. Quand il va au Myanmar, je suis quasi certain que c'est pour retrouver cette enfance, ce bonheur, ce lien. Mais il se rend compte qu'il est soldat colonial. Pas théoriquement, dans la pratique. Dans un petit village, il représente la loi, l'abus. Et il a le courage d'écrire ça, de déconstruire tout l'appareil colonial à une époque où ça ne se fait pas.
Raoul Peck : "Je fais du cinéma pour faire de la politique"Est-ce quelque chose que vous avez découvert en préparant le film ?
Non, je savais cela. Mais je le classais encore parmi les intellectuels bourgeois qui vont vers ces territoires ou qui essaient de vivre comme un clochard pour comprendre la classe ouvrière ou le lumpenprolétariat. C'est un exercice que beaucoup d'autres écrivains ont fait pour casser les murs de leur classe. J'avais un peu de distance par rapport à ça, mais pas de répulsion, parce qu'au final, c'est ce qu'il a écrit qui compte. Mais j'ai compris que c'était beaucoup plus profond, beaucoup plus intime que ça. J'ai donc donné plus d'importance à son parcours personnel, aux décisions de vie qu'il a prises. À 19 ans, après avoir fait Eton, il décide de ne pas aller à Cambridge ou Oxford comme tous ces petits camarades qui rêvent de ça toute leur vie, mais d'aller aux colonies, en Birmanie… Il y a déjà quelque chose de brisé. Et ça le change. Il va en enfer et décide d'en faire quelque chose. J'ai vu chez d'autres et chez moi comment ça vous change d'aller vers l'autre.
J'ai vraiment rencontré une âme sœur en Orwell et quelqu'un qui a compris beaucoup de choses.
"1984" se termine sur le fameux lexique de la novlangue. Aujourd'hui, cela ne semble plus du tout dystopique…
Ce n'est pas nouveau. Je viens d'Haïti. J'ai grandi sous la dictature. J'ai vu mes parents chuchoter, des parents d'amis détruire Le Rouge et le Noir, de peur que la police trouve ce roman "communiste" parce qu'il y avait rouge dans le titre. Ce côté ubuesque, absurde des dictatures, je l'ai appris très tôt. Mais j'ai aussi appris que le terme démocratie ne m'était pas attribué dans le même sens qu'aux Américains ou aux Français. J'ai grandi avec la novlangue. Le même président américain qui parlait de démocratie dans le monde, de Corps de la paix au Congo ou ailleurs, soutenait la dictature dans mon pays. J'ai appris très tôt à déconstruire le western américain, parce que je comprenais bien que les Indiens, c'était moi…
"On est comme la grenouille plongée dans l'eau froide. On ne voit pas l'eau chauffer et quand ça bout, c'est trop tard."
1984 Nineteen Eighty-Four de Michael Radford 1984 (d'après George Orwell) REPORTERS / Rue des Archives ©Rue des Archives / REPORTERSPar bien des aspects, on a l'impression de vivre aujourd'hui dans "1984"…
La preuve, c'est que c'est devenu un adjectif, orwellien, utilisé tout le temps. Comme kafkaïen. L'Europe qui veut la paix, alors qu'elle est en train de préparer la guerre. Ubu roi, c'est Donald Trump, Kim Jong-un, ce sont toutes ces figures titulaires de l'autoritarisme. Ce qui est triste, c'est que c'est un éternel recommencement. On s'attaque aux lois, au langage, à la science, à l'intelligence. On réécrit l'Histoire. On développe le culte de la personnalité. C'est la boîte à outils orwellienne qui est encore et encore utilisée. On est comme la grenouille plongée dans l'eau froide. On ne voit pas l'eau chauffer et quand ça bout, c'est trop tard.
Je fais du cinéma comme une forme d'engagement.
Votre film illustre la vie d'Orwell en embrassant l'actualité récente. Était-ce une évidence pour vous ?
Je fais du cinéma comme une forme d'engagement. Orwell le dit dans Pourquoi j'écris ? Il écrit parce qu'il y a une injustice contre laquelle il veut écrire. Moi, ça a toujours été ma raison d'être en tant que personne engagée. Quand je vais à l'école de cinéma, j'ai 26 ans, j'ai déjà fait d'autres études. J'y vais parce que j'ai décidé d'utiliser l'instrument du cinéma pour parler du monde, pour me battre, pour apporter un peu de conscience. Mais je veux quand même que ce soit du cinéma, parce que la génération d'avant faisait un cinéma politique, de slogans, où l'art n'avait pas vraiment sa place. Moi, je savais qu'il fallait convaincre les gens en jouant le jeu du cinéma. Et j'espère que, quand les gens sortent, ils se posent des questions. Que le film est le début de quelque chose et pas la fin, pas un produit qu'on a consommé en mangeant du pop-corn et en buvant du coca et qu'on a totalement oublié en rentrant chez soi.
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